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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2306737

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2306737

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2306737
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 mai 2023 et 14 mars 2024,

M. E D L et Mme G C I, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux des enfants H E D, M E D et N E D, ainsi que M. J E D, M. K E D et Mme B E D, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 20 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Djibouti refusant de délivrer à Mme G C I, M. J E D, M. K E D, Mme B E D, H E D, M E D et N E D des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes dans la même condition de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 561-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le motif tiré de ce que M. D L serait en situation de bigamie est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ;

- l'identité des demandeurs et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- la décision attaquée procède d'une erreur d'appréciation entant qu'elle oppose le motif tiré du caractère partiel de la réunification familiale

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du réunifiant et des demandeurs.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mars 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

M. E D L a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tavernier,

- et les observations de Me Sachot, substituant Me Régent, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D L, ressortissant somalien, s'est vu accorder le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du

17 octobre 2018. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées au profit de sa compagne, Mme G C I, et de leurs enfants,

M. J E D, M. K E D, Mme B E D, H E D, M E D et N E D, auprès de l'autorité consulaire française à Djibouti, laquelle a rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions de refus consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités par une décision du

20 avril 2023 dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire.

/ () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1,

L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables () ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public.

4. En outre, aux termes de l'article L. 561-3 du même code : " La réunification familiale est refusée : / () 2° Au demandeur ou au membre de la famille qui ne se conforme pas aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Par ailleurs, aux termes du premier du premier alinéa de l'article

L. 434-9 du même code auquel renvoient les dispositions de l'article L. 561-4 précitées : " Lorsqu'un étranger polygame réside en France avec un premier conjoint, le bénéfice du regroupement familial ne peut être accordé à un autre conjoint. Sauf si cet autre conjoint est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ses enfants ne bénéficient pas non plus du regroupement familial ".

5. Il résulte de l'ensemble des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui interdisent la délivrance ou prévoient le retrait de titres de séjour aux étrangers vivant en état de polygamie et à leurs conjoints, que cette situation est au nombre des motifs d'ordre public susceptibles d'être pris en considération pour fonder un refus de visa.

6. Par ailleurs, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

7. La décision attaquée est fondée sur le motif tiré de ce que, M. E D L s'étant marié le 15 février 2001 avec Mme G C I en situation de bigamie,

celui-ci ne peut utilement solliciter la délivrance de visas de long séjour au titre de la réunification familiale au profit de cette dernière et des enfants issus de leur union.

8. Il ressort des pièces du dossier que le réunifiant a épousé Mme C I le 15 février 2001 sous le régime de la polygamie, la dissolution de son précédent mariage avec Mme F A n'ayant, à cette date, pas encore été prononcée. Toutefois, dès lors qu'il n'est pas contesté que M. E D L réside seul en France, et alors que les requérants justifient de la dissolution de cette union antérieure par une décision du tribunal de El Bur (Somalie) du 25 décembre 2001, la venue de sa compagne n'est pas de nature à créer en France une situation de polygamie et n'est, par suite, pas contraire à l'ordre public. Ainsi, en se fondant sur la seule circonstance que le réunifiant s'est marié avec Mme C I en situation de bigamie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur de droit.

9. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, ils peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Pour justifier de la légalité de la décision litigieuse, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que l'identité des demandeurs et leur lien familial allégué avec le réunifiant ne sont pas établis, que M. D L ne se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France et, enfin, que la demande de réunification familiale présente un caractère partiel.

11. En premier lieu, d'une part, pour justifier de l'identité de M. J E D, de M. K E D, de Mme B E D, de H E D, M E D et de N E D et du lien de filiation unissant ces derniers au réunifiant,

les requérants produisent leurs certificats de naissance, délivrés par les autorités somaliennes, faisant état de ce que les intéressés sont nés de l'union de M. D L et de

Mme G C I. Il n'est pas contesté que les mentions relatives à l'état civil de l'ensemble des intéressés concordent avec celles figurant sur leurs passeports, également versés au débat. Si le ministre de l'intérieur fait valoir que ces certificats de naissance ne remplissent pas les conditions de forme et de fond permettant de les considérer comme des actes d'état civil authentiques en l'absence de certaines mentions obligatoires, il n'est pas établi que le cadre de droit local dont il se prévaut, qui serait constitué par le " child act " et le " civil registry act ", serait applicable aux certificats en cause. Enfin, la circonstance que ces certificats de naissance ont été délivrés tardivement ne permet pas davantage de leur ôter toute valeur probante. Dès lors, l'identité de M. J E D, de M. K E D, de Mme B E D, de H E D, M E D et de N E D, ainsi que leur lien de filiation avec le réunifiant, doivent être tenus pour établis.

12. D'autre part, pour justifier de l'identité de Mme G C I, les requérants produisent son certificat de naissance, délivré par les autorités somaliennes, dont les informations relatives à l'état civil concordent avec celles de son passeport, également versé au débat. Alors qu'il n'est pas contesté que le réunifiant a déclaré l'existence de l'intéressée dès sa demande d'asile, et eu égard à ce qui a été dit au point 11 du présent jugement, l'identité de Mme G C I et le lien de concubinage l'unissant au réunifiant, au sens du 2° des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doivent être tenus pour établis.

13. En deuxième lieu, eu égard à ce qui a été dit au point 8, dès lors que la venue de Mme G C I n'est pas de nature à créer en France une situation de polygamie, le ministre ne peut faire valoir que M. D L ne se conformerait pas aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France au seul motif que celui-ci s'est marié avec l'intéressée avant que n'intervienne la dissolution de son précédent mariage.

14. En troisième et dernier lieu, si le ministre fait valoir que la demande de réunification présentée par M. D L présenterait un caractère partiel dès lors que celui-ci a déclaré devant l'OFPRA être également père d'un enfant nommé " Aafi " E D, né le

1er janvier 2012, il ressort des pièces du dossier que cette circonstance, pour regrettable qu'elle soit, procède d'une simple erreur matérielle, l'enfant correspondant en réalité au jeune " N " E D, demandeur de visa dans la présente instance, dès lors, notamment, que ces deux identités n'apparaissent jamais concomitamment dans les différents formulaires remplis par

M. D L tout au long de sa demande d'asile ainsi que dans le cadre de sa demande de réunification familiale. Par suite, la demande de substitution de motifs présentée en défense ne peut être accueillie.

15. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

16. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme G C I, à M. J E D, à M. K E D, à Mme B E D, à H E D, à M E D et à N E D. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux intéressés les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

17. M. D L a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions, sous réserve que Me Régent renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 20 avril 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme G C I, à M. J E D, à M. K E D, à Mme B E D, à H E D, à M E D et à N E D les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E D L, Mme G C I, à M. J E D, à M. K E D, à Mme B E D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Régent.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2024.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIER La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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