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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2306799

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2306799

mardi 19 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2306799
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPAPINEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 mai 2023, Mme G K et M. B N L, agissant en leur nom et en tant que représentants légaux des enfants F C et D L H, et Mme A E, représentés par Me Papineau, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 13 mars 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions du 6 janvier 2023 de l'autorité consulaire française en république démocratique du Congo refusant à M. N L, à Mme E et aux enfants F C et D L H, la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France demandés en qualité de membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer à faire délivrer les visas sollicités ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée ne procède pas d'un examen sérieux de la situation de la réunifiante ;

- elle est entachée d'erreurs d'appréciation, tant au regard de l'authenticité des actes d'état civil produits par les demandeurs que du lien de filiation établi entre le jeune D L H et M. N L ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme K a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 juin 2023.

Par un courrier adressé le 31 mai 2023, Mme K a été invité par le tribunal, sur le fondement des dispositions de l'article R. 612-1 du code de justice administrative, à régulariser dans un délai de quinze jours la requête en tant que celle-ci, également présentée pour une personne majeure, devait être présentée expressément en son nom.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Revéreau a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G K, ressortissante congolaise, née le 21 décembre 1987, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 30 novembre 2016. M. B N L d'une part, né le 13 mars 1981, qu'elle présente comme son époux, et Mme A E, née le 3 mai 2005, et les jeunes F C, née 4 mars 2007 et D L H, né le 13 janvier 2012, d'autre part, qu'elle présente comme ses enfants, ont sollicité la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France, auprès de l'autorité consulaire française à I (république démocratique du Congo), en qualité de membres de famille d'une bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par des décisions du 6 janvier 2023, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite née le 13 mars 2023, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre ces décisions consulaires.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Aux termes de l'article R. 612-1 du code de justice administrative : " Lorsque des conclusions sont entachées d'une irrecevabilité susceptible d'être couverte après l'expiration du délai de recours, la juridiction ne peut les rejeter en relevant d'office cette irrecevabilité qu'après avoir invité leur auteur à les régulariser. / () / La demande de régularisation mentionne que, à défaut de régularisation, les conclusions pourront être rejetées comme irrecevables dès l'expiration du délai imparti qui, sauf urgence, ne peut être inférieur à quinze jours. La demande de régularisation tient lieu de l'information prévue à l'article R. 611-7 ".

3. Par un courrier du 31 mai 2023, Mme K a été invitée par le tribunal à régulariser la requête en tant que celle-ci, comportant des conclusions présentées pour le compte de Mme A E, personne majeure, devait être présentée également par l'intéressée, ou, le cas échéant par un avocat, et signée par elle-même. Mme K a été en outre informée qu'à défaut de régularisation dans un délai de quinze jours, les conclusions de la requête présentées au nom de Mme E pourraient être rejetées comme irrecevables. En l'absence de réponse transmise au tribunal dans le délai imparti, les conclusions précitées doivent, par voie de conséquence, être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ". Aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ". Enfin, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ", ce dernier disposant que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité".

5. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France.

6. Il ressort des mentions de l'accusé de réception adressé aux requérants par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, leur indiquant expressément qu'en l'absence de réponse expresse à leur recours dans un délai de deux mois à compter de la date de sa réception, le recours serait réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux opposés par les décisions consulaires, que la commission, dont la décision se substitue à celles de l'autorité consulaire, doit être regardée comme s'étant approprié les motifs retenu par cette autorité, tirés en l'espèce, s'agissant, d'une part, de M. N L et de la jeune F C, de ce que les actes d'état civil présentés à l'appui de leurs demandes de visas ne sont pas conformes à la législation locale, et, d'autre part, s'agissant du jeune D L H, de ce que, eu égard à sa situation familiale, et en application des dispositions des articles L. 434-3 et L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les documents produits à l'appui de sa demande de visa ne permettent pas d'établir un lien de filiation exclusivement avec la réunifiante, ou que son père serait décédé ou déchu de ses droits parentaux ou qu'il aurait été confié à sa mère en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère lui confiant l'exercice de l'autorité parentale.

S'agissant de M. N L :

7. Afin de justifier de l'identité de M. N L et de son lien matrimonial avec Mme K, les requérants ont produit au dossier un acte de naissance n° 3062/2021 volume V établi le 16 juin 2021 par un officier d'état civil de la commune de Kalamu (république démocratique du Congo), la copie intégrale d'acte de naissance n° 3062/2021 volume V Folio L établi le 6 juin 2021 par un officier d'état civil de la commune de Kalamu, ces deux actes portant transcription d'un jugement supplétif n° RC 8247/G du 15 février 2021 rendu par le tribunal de paix de I/Pont Kasa-Vubu. Ces actes comprennent les mêmes mentions d'état civil que celles figurant sur le passeport de l'intéressé, ainsi que sur le livret de famille établi par l'office français de protection des réfugiés et apatrides, faisant état du mariage de M. N L avec Mme K en mars 2005. Dans ces conditions, et en l'absence de mémoire du ministre de nature à justifier de l'absence de conformité des documents d'état civil produits à la législation locale, l'identité et le lien matrimonial unissant M. N L et la réunifiante doivent être regardés comme étant établis.

S'agissant de l'enfant F C :

8. Il ressort des pièces du dossier que, pour justifier de l'identité et du lien de filiation de la jeune F C avec Mme K, les requérants ont produit un acte de naissance n° 1965/2019 volume III/2019 établi le 6 septembre 2019 par un officier d'état civil de la commune de Mont-Ngafula (république démocratique du Congo), la copie intégrale d'acte de naissance n° 1965 volume III/2019 Folio CDLXXXII établi le 10 septembre 2019 par un officier d'état civil de la commune de Mont-Ngafula, ces deux actes portant transcription d'un jugement supplétif n° RCE 6019/II du 11 juillet 2019 rendu par le tribunal pour enfants de I/J. Ces actes comprennent les mêmes mentions d'état civil que celles figurant sur le passeport de l'intéressée, également joint au dossier. Dans ces conditions, et en l'absence de mémoire du ministre de nature à justifier de l'absence de conformité de ces documents à la législation locale, l'identité et le lien de filiation de l'enfant F C avec la réunifiante doivent être regardés comme étant établis.

S'agissant de l'enfant D L H :

9. Afin de justifier de l'identité et du lien de filiation du jeune D L H avec Mme K, les requérants ont produit un acte de naissance n° 1966/2019 volume III/2019 établi le 10 septembre 2019 par un officier d'état civil de la commune de Mont-Ngafula (république démocratique du Congo), la copie intégrale d'acte de naissance n° 1966 volume III/2019 Folio CDLXXXIII établi le 10 septembre 2019 par un officier d'état civil de la commune de Mont-Ngafula, ces deux actes portant transcription d'un jugement supplétif n° RCE 6018/II du 11 juillet 2019 rendu par le tribunal pour enfants de I/J. Ces actes d'état civil font état, de manière concordante, du lien de filiation de l'enfant avec la réunifiante, ainsi qu'avec M. B N L, ce dernier étant présenté comme son père. Dans ces conditions, et en l'absence de mémoire du ministre, en rejetant le recours dirigé contre le refus consulaire de délivrr un visa au jeune D L H au motif tiré de la nécessité d'établir un lien de filiation exclusivement avec la réunifiante, ou de l'obligation de justifier que son père serait décédé ou déchu de ses droits parentaux, ou de la nécessité d'établir qu'il aurait été confié à sa mère en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère confiant à la réunifiante l'exercice de l'autorité parentale, la commission de recours a commis une erreur d'appréciation.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'en rejetant le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'illégalités. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision attaquée doit être annulée en ce qu'elle rejette le recours dirigé contre les décisions consulaires du 6 janvier 2023 refusant la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France à M. N L et aux enfants F C et D L H.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. N L et aux enfants F C et D L H les visas d'entrée et de long séjour en France demandés dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

12. Mme K a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Toutefois, son avocate ne se prévaut pas des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme globale de 1 200 euros à verser à Mme K et M. N L.

D E C I D E :

Article 1 : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 13 mars 2023 est annulée, en tant seulement qu'elle rejette le recours dirigé contre les décisions consulaires du 6 janvier 2023 refusant la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France à M. N L et aux enfants F C et D L H.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas d'entrée et de long séjour en France sollicités, à M. N L et aux enfants F C et D L H, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme K et M. N L la somme globale de 1200 euros (mille deux cents euros) en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme G K, à M. B N L, à Me Papineau et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 20 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 mars 2024.

Le rapporteur,

P. REVEREAU

Le président,

P. BESSE La greffière,

S. FOURNIER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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