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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2307378

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2307378

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2307378
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème chambre
Avocat requérantTHOUMINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 24 mai 2023 et le 3 octobre 2023, M. G C et Mme B E, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs D, F et A C, représentés par Me Thoumine, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 13 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté leur recours dirigé contre les décisions du 9 février 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant à Mme E et aux jeunes D, F et A C la délivrance de visas d'entrée et de long séjour demandés au titre de la réunification familiale en qualité de membres d'une famille d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut de procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée procède d'un défaut d'examen par la commission de recours des éléments de possession d'état ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions des articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des liens familiaux entre les demandeurs de visas et le réunifiant et au regard des documents d'état civil et des éléments de possession d'état produits ;

- la décision de la commission méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision de la commission méconnait les stipulations des articles 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juillet 2023, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 novembre 2023 :

- le rapport de Mme Roncière, rapporteure,

- et les observations de Me Thoumine, représentant M. C, et de M. C lui-même

Considérant ce qui suit :

1. M. G C, ressortissant afghan né le 4 mars 1993 à Nazian (Afghanistan), a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du directeur de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 28 juillet 2017. Par des décisions du 9 février 2023, l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) a rejeté les demandes de visas d'entrée et de long séjour présentées par Mme B E, présentée comme son épouse, née le 3 août 1991 à Nazian (Afghanistan) et pour les trois enfants allégués du couple, les jeunes mineurs D, F et A C, nés respectivement le 5 février 2009, le 2 mars 2012 et le 1er août 2014, en qualité de membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par une décision implicite née le 13 mai 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté les recours formé contre les décisions consulaires. Les requérants demandent au tribunal d'annuler cette décision implicite.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il résulte des mentions de l'accusé de réception transmis aux requérants par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, leur indiquant expressément qu'en l'absence de réponse expresse à leur recours dans un délai de deux mois à compter de la date de sa réception, le recours serait réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux opposés par la décision consulaire, que la commission, dont la décision se substitue à celle de l'autorité consulaire, doit être regardée comme s'étant approprié le motif retenu par cette autorité, tiré en l'espèce de ce que les demandeurs de visas ne justifient pas, par les documents produits qui ne sont pas probants, de leurs identités et de leur situation familiale.

3. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis () peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ".

4. Il résulte des dispositions précitées que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial du demandeur avec la personne protégée.

5. Aux termes de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides est habilité à délivrer aux réfugiés et bénéficiaires de la protection subsidiaire ou du statut d'apatride, après enquête s'il y a lieu, les pièces nécessaires pour leur permettre soit d'exécuter les divers actes de la vie civile, soit de faire appliquer les dispositions de la législation interne ou des accords internationaux qui intéressent leur protection, notamment les pièces tenant lieu d'actes d'état civil. / Le directeur général de l'office authentifie les actes et documents qui lui sont soumis. Les actes et documents qu'il établit ont la valeur d'actes authentiques. / Ces diverses pièces suppléent à l'absence d'actes et de documents délivrés dans le pays d'origine. Les pièces délivrées par l'office ne sont pas soumises à l'enregistrement ni au droit de timbre. ".

6. D'autre part, le premier alinéa de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

7. Il résulte des dispositions citées aux points 3 à 6 que les actes établis par l'Office français des réfugiés et des apatrides (OFPRA) sur le fondement des dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en cas d'absence d'acte d'état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l'appui d'une demande de visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire dans le cadre d'une réunification familiale, ont, dans les conditions qu'elles prévoient, valeur d'actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l'autorité administrative de faire échec.

En ce qui concerne Mme E :

8. Pour justifier du lien matrimonial l'unissant à M. G C, bénéficiaire de la protection subsidiaire, Mme E a produit à l'appui de sa demande de visa le certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état-civil établi le 26 septembre 2017 par le directeur général de l'OFPRA, conformément aux dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, selon lequel M. C s'est marié en 2007 à Nazian (Afghanistan) avec Mme B E, née le 3 août 1991. Ce certificat, dont il n'est pas soutenu qu'il aurait été obtenu par fraude, ayant valeur d'acte authentique, le lien matrimonial doit être tenu pour établi.

9. Pour justifier de l'identité de Mme E, les requérants ont produit un extrait du document d'identité afghan (taskera), établi le 4 avril 2022, comportant les nom, prénom, filiation, date et lieu de naissance ainsi qu'une carte d'identité délivrée le 14 février 2022. Ils produisent également la copie du passeport de l'intéressée, délivré le 28 mars 2022 par les autorités afghanes. La seule circonstance qu'il soit mentionné sur la carte d'identité " Najmah E " et sur le passeport " B Mohammdi " n'est pas, à elle seule, de nature à faire naître un doute sur le caractère probant des actes produits et par là même sur l'identité de Mme E, dès lors que, a ainsi que le soutiennent les requérants, cette différence peut être regardée comme résultant d'une " erreur matérielle ", qui n'est au demeurant pas reproduite sur les autres documents, et en particulier sur la taskera et le certificat de mariage établi par l'OFPRA mentionnant le nom de " E " et une date de naissance identique. Dès lors, il en résulte que l'identité de la demandeuse de visa doit être regardée comme établie. Dans ces conditions, en rejetant la demande de visa de Mme E pour le motif rappelé au point 2, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne les jeunes D, F et A C :

10. Pour justifier de l'identité et des liens familiaux des enfants D, F et A C, nés respectivement le 5 février 2009, le 2 mars 2012 et le 1er août 2014, les requérants produisent des taskeras délivrés respectivement le 3 septembre 2013 pour le jeune D, comportant une photographie, et le 4 avril 2017 pour les enfants F et A. Ces documents comportent la mention du prénom de leur père et de leur grand-père, en cohérence avec le certificat de naissance délivré par l'OFPRA de M. C. Sont également produit les passeports des trois enfants, délivrés les 27 mars 2022 et 28 mars 2022. Les requérants précisent en outre qu'ils ont sollicité une nouvelle traduction de la taskera du jeune D qui comportait des erreurs de traduction faisant en particulier apparaitre le prénom " Ezatullah ". Si le ministre de l'intérieur relève que les numéros ID figurant sur les passeports, ainsi que les numéros ID figurant sur les cartes d'identité " taskeras " délivrées en 2022, et les numéros ID NIC des certificats d'enregistrement de taskeras délivrés en 2013 et 2017 sont différents, il n'établit pas que ces trois numéros devraient être identiques. Ces anomalies, prises dans leur ensemble, ne sont pas, par elles-mêmes, de nature à remettre en cause l'authenticité des documents d'état civil produits à l'appui des demandes de visas. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, en refusant de délivrer les visas de long séjour sollicités pour les trois enfants, pour le motif exposé au point 2, a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C et Mme E sont fondés à demander l'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme E et aux jeunes D, F et A C les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 13 mai 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité à Mme E et aux jeunes D, F et A C dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. G C, Mme B E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revèreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

M.-A. RONCIERELe président,

P. BESSE

La greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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