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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2307619

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2307619

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2307619
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation12eme chambre
Avocat requérantPOULARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 mai 2023, M. F C D, représenté par Me Poulard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 mars 2023 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'issue de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte, et à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros à son avocat qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

s'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi que cette décision a été signée par une autorité compétente ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que cette décision a été signée par une autorité compétente ;

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour la prive de base légale ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

s'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- il n'est pas établi que cette décision été signée par une autorité compétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. C D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Gourmelon, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, ressortissant soudanais né le 1er janvier 1993, déclare être entré irrégulièrement en France le 4 mai 2018. Sa demande de reconnaissance de la qualité de réfugié a été rejetée par une décision du 29 novembre 2018 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée par une décision du 30 décembre 2019 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par la suite, il a bénéficié d'un titre de séjour pour raison de santé sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement des mêmes dispositions. Sa demande a été rejetée par un arrêté du 10 mars 2023 portant en outre obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'issue de ce délai. M. C D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme E, cheffe du bureau du séjour de la préfecture de la Loire-Atlantique. Par arrêté du 30 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Loire-Atlantique du même jour, le préfet lui a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement simultané de Mme B, directrice de l'immigration et de l'intégration, et de M. A, son adjoint, à l'effet de signer notamment les décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi. Il ne ressort pas du dossier que Mme B et M. A n'auraient pas été simultanément absents ou empêchés. Il en résulte que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (). ".

4. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage de refuser la délivrance du titre de séjour qu'elles prévoient, de vérifier, au vu de l'avis émis par le collège de médecins du service médical de l'OFII, que cette décision ne peut avoir de conséquences d'une exceptionnelle gravité sur l'état de santé de l'étranger, et en particulier d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir la nature et la gravité des risques qu'entraînerait un défaut de prise en charge médicale dans le pays dont l'étranger est originaire.

5. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'OFII venant au soutien de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tout élément permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

6. Pour refuser la délivrance du titre de séjour demandé, le préfet de la Loire-Atlantique s'est notamment fondé sur l'avis rendu le 18 octobre 2022 par le collège de médecins de l'OFII selon lequel l'état de santé de M. C D nécessite une prise en charge médicale mais dont le défaut n'est pas susceptible d'entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité et, que l'état de santé de l'intéressé peut lui permettre de voyager sans risque vers son pays d'origine, au vu des éléments du dossier et à la date de l'avis.

7. Pour contester cet avis, le requérant verse aux débats des documents relatifs au suivi annuel de sa pathologie cardiaque, au suivi psychologique dans lequel il est engagé en raison d'un stress post-traumatique lié à des évènements subis au Soudan et d'un état dépressif, ainsi que des éléments relatifs à un suivi par un podologue en raison d'un aspect distendu de l'aponévrose plantaire. Il ressort des pièces médicales que l'intéressé a bénéficié d'une fermeture chirurgicale de fistule responsable de son insuffisance cardiaque le 11 décembre 2020, et était sous surveillance médicale rapprochée dans le courant de l'année 2021. Toutefois, le requérant ne présente plus de signe de cette pathologie et par conséquent, son suivi médical n'est plus systématique depuis le 20 septembre 2022. Si le requérant invoque par ailleurs une douleur aux pieds, cette pathologie est ancienne, et le requérant ne démontre pas bénéficier, à la date de la décision attaquée, de soins de podologie et ne fait pas état d'une mobilité pédestre réduite ou d'une autre difficulté. En outre, la circonstance que l'intéressé suive deux traitements médicamenteux relatifs à son trouble psychiatrique est insuffisante pour établir que le défaut de prise en charge médicale pourrait entrainer pour le requérant des conséquences d'une exceptionnelle gravité au sens des dispositions précitées. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner la disponibilité des soins dans son pays d'origine, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, l'illégalité du refus de titre de séjour n'étant pas établie, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de ce refus ne peut qu'être écarté.

9. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

10. M. C D se prévaut d'une durée de présence en France de près de cinq ans à la date à laquelle la décision attaquée a été prise. Toutefois, cette durée s'explique en partie par celle du traitement de sa demande d'asile. En outre, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est célibataire, sans charge de famille en France et ne justifie pas d'un domicile personnel fixe. Si l'intéressé fait également état de son insertion professionnelle, cette activité est récente et ne suffit pas à elle seule à caractériser l'existence d'attaches anciennes et stables en France. Dans ces conditions et alors que le requérant n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales au Soudan où résident sa mère, son frère et sa sœur et où il a lui-même vécu jusqu'à l'âge de vingt-et-un ans, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Il en va de même du moyen tiré de ce que cette décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. M. C D soutient qu'il a dû fuir le Soudan en juillet 2014 après avoir été emprisonné et subi de mauvais traitements, et avoir été accusé d'être un opposant au régime. S'il déclare craindre d'être de nouveau exposé à des mauvais traitements en cas de retour dans ce pays, il ne produit aucun élément de nature à établir la réalité des risques actuels personnellement et directement encourus par lui en cas de retour dans son pays d'origine, alors que sa demande d'asile a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 30 décembre 2019. Le requérant évoque plus généralement le risque résultant de la dégradation de la situation sécuritaire au Soudan, notamment à Khartoum, dont il est originaire, en raison du déclenchement d'affrontements depuis le 15 avril 2023 entre les forces armées soudanaises et d'autres groupes armés dans la ville de Khartoum et dans d'autres villes. Si cette situation apparaît de nature à faire désormais obstacle à l'exécution d'office de la mesure d'éloignement, la légalité de la décision fixant le pays de renvoi s'apprécie à la date du 10 mars 2023 à laquelle elle a été prise. Aucun élément du dossier ne permet d'établir que la situation à Khartoum à cette date aurait été comparable à celle qui prévaut depuis le 15 avril 2023. Ainsi, à la date à laquelle il s'est prononcé, le préfet n'a pas méconnu les stipulations précitées en fixant le Soudan comme pays à destination duquel il était susceptible d'être reconduit.

13. Compte tenu du changement de circonstances que constitue le conflit armé qui a débuté le 15 avril 2023, il est loisible à M. C D, dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il serait légalement admissible dans un autre pays que le Soudan, de demander au préfet, s'il s'y croit fondé, d'abroger les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination qu'il a prises le 10 mars 2023.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C D doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : Sous la réserve énoncée au point 12 du présent jugement quant à l'impossibilité actuelle de reconduire d'office du requérant vers le Soudan, la requête de M. C D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F C D, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Emmanuelle Poulard.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gourmelon, présidente,

Mme Milin, première conseillère,

M. Cordrie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La présidente-rapporteure,

V. GOURMELON

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

C. MILINLa greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

ga

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