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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2308163

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2308163

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2308163
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantL'HELIAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 juin 2023, M. B A, représenté par Me L'Helias, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 4 mai 2023 par lesquelles la préfète de la Mayenne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré et l'a astreint à se présenter une fois par semaine auprès du commissariat de police de Laval ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Mayenne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, subsidiairement de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du même code, dans un délai de quinze jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard et à titre infiniment subsidiaire, d'enjoindre à la préfète de la Mayenne de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son avocat en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant des moyens communs aux décisions :

- il n'est pas établi qu'elles ont été signées par une autorité compétente ;

- elles ne sont pas suffisamment motivées ; la préfète n'a aucunement motivé sa décision au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, non visées ;

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il a produit de nouveaux actes en 2021 après avoir produit des actes en 2019, car il lui a été indiqué par son consulat qu'un des documents de 2019 était irrégulier ; les documents produits ont été validés par le consulat du Mali à Paris ; aucun élément ne permet de confirmer l'analyse de la police aux frontières ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français la prive de base légale ;

S'agissant de la décision l'astreignant à se présenter au commissariat de police pour indiquer ses diligences dans la préparation de son départ :

- l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français la prive de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 août 2023, la préfète de la Mayenne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Des pièces ont été produites pour M. A le 15 janvier 2024 et n'ont pas été communiquées.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention sur la circulation et le séjour des personnes (ensemble deux échanges de lettres), signée à Bamako le 26 septembre 1994, approuvée par la loi n° 95-1403 du 30 décembre 1995 et publiée par le décret n° 96-1088 du 9 décembre 1996 ;

- la convention d'établissement, signée à Bamako le 26 septembre 1994, approuvée par la loi n° 95-1402 du 30 décembre 1995 et publiée par le décret n° 97-66 du 22 janvier 1997 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Béria-Guillaumie, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant malien né selon ses déclarations en décembre 2003, est entré en France en juin 2019. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Mayenne, puis ce placement a été maintenu par un jugement en assistance éducative du 9 septembre 2019 de la cour d'appel d'Angers, jusqu'à la saisine du juge des tutelles. Par une ordonnance du 16 juin 2020, le placement a été prolongé jusqu'au 31 décembre 2021. Il a ensuite bénéficié en juillet 2022 d'un contrat jeune majeur. Devenu majeur, il a sollicité de la préfète de la Mayenne la délivrance d'une carte de séjour temporaire. Sa demande a été rejetée par un arrêté du 4 mai 2023 portant en outre obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré. Ce même arrêté l'a astreint à se présenter une fois par semaine auprès du commissariat de police de Laval. M. A demande au tribunal d'annuler les décisions du 4 mai 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité () ".

3. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil " et aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

4. Pour refuser de délivrer à M. A le titre de séjour demandé, la préfète de la Mayenne s'est fondée, principalement, sur la circonstance que l'identité de l'intéressé ne pouvait être tenue pour établie au regard des documents produits.

5. Afin de justifier de son identité et son âge lors de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance M. A a produit, à l'appui de sa demande de titre de séjour, un extrait de jugement supplétif n° 4100 du 15 décembre 2021, établi par le tribunal de grande instance de Kayes, et l'acte de naissance de transcription de ce dernier n° 154 du 28 décembre 2021. Les mentions de ces actes sont concordantes quant à sa date de naissance, le 31 décembre 2003, son lieu de naissance et l'identité de ses parents. Un rapport de la police aux frontières du 12 mai 2022, produit par la préfète défendeure, a estimé que le jugement supplétif établi le 15 décembre 2021 serait falsifié en relevant d'une part des méconnaissances des articles 462 et 554 du code de procédure civile, commerciale et sociale malien et d'autre part le nom et le tampon humide d'un officier d'état civil qui seraient identiques à ceux figurant sur l'acte de naissance de transcription qui serait lui-même falsifié. Néanmoins, l'article 554 du code de procédure civil malien ne subordonne pas la transcription d'un jugement supplétif à l'écoulement du délai d'appel. Par ailleurs, l'argument tiré de la méconnaissance de l'article 462 du même code n'est nullement étayé, alors que ces dispositions prévoient, d'après les informations librement accessibles sur internet, les mentions obligatoires qui doivent figurer sur un jugement, le document produit étant au demeurant un extrait de jugement. Il ressort en tout état de cause des pièces du dossier que ces mentions figurent sur l'extrait du jugement supplétif n° 4100 du 15 décembre 2021. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que figurent sur la gauche de l'extrait du jugement les mentions relatives à sa transcription dans les registres d'état civil de la commune de Somakidy, à savoir la date de transcription, le numéro de l'acte de naissance de transcription, et le tampon de l'officier d'état-civil ayant procédé à cette transcription. La seule circonstance, à la supposer établie, que l'acte de transcription du 28 décembre 2021 présenterait un caractère falsifié ne suffit pas à remettre en cause la présomption de validité du jugement supplétif sur lequel figure le même tampon de l'officier d'état civil. Par ailleurs, les éléments relevés par le deuxième rapport de la police aux frontières du 12 mai 2022, tirés d'une apposition de numéro par tampon encreur, d'une absence de mentions d'imprimeur en partie inférieure droite, d'une pré-découpe gauche trop-prononcée, et d'une " écriture manuscrite présente sur les actes contrefaits avec des noms et les lieux [d'officiers d'état civil] différents ", cette dernière constatation ne ressortant pas des documents produits, ne permettent pas de priver cet acte de naissance de toute force probante compte tenu de la conformité de l'ensemble des mentions et du formalisme de cet acte. Si ce même rapport indique que des informations recueillies auprès du consulat général de France à Bamako confirmeraient ces irrégularités, aucun document n'est toutefois produit pour l'établir. Il résulte de tout ce qui précède que la préfète de la Mayenne n'établit pas le caractère inauthentique des documents produits par M. A pour établir son identité, ainsi au demeurant que sa nationalité.

6. Il s'ensuit que doit être accueilli le moyen tiré de ce que la préfète de la Mayenne a méconnu les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en estimant que M. A ne justifiait pas de son identité et de son âge lors de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, en méconnaissance des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête que M. A est fondé à demander l'annulation du refus de séjour du 4 mai 2023. L'annulation de cette décision entraine par voie de conséquence l'annulation des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de renvoi en cas d'éloignement d'office et de la décision l'astreignant à se présenter une fois par semaine auprès du commissariat de police de Laval.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, et compte tenu de l'ensemble des pièces du dossier, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète de la Mayenne de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", dans un délai qu'il y a lieu de fixer à deux mois.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me L'Helias de la somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions du 4 mai 2023 par lesquelles la préfète de la Mayenne a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office, et celle l'astreignant à se présenter une fois par semaine au commissariat de police pour indiquer ses diligences dans la préparation de son départ sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Mayenne de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me L'Helias, avocat de M. A, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me L'Helias et à la préfète de la Mayenne.

Délibéré après l'audience du 25 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.

La présidente-rapporteure,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE L'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

R. HANNOYER

La greffière,

Y. BOUBEKEUR

La République mande et ordonne à la préfète de la Mayenne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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