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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2308268

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2308268

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2308268
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 juin 2023, Mme H A et M. D C, représentés par Me Le Floch, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 août 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 29 décembre 2020 de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée) refusant de délivrer à M. D C un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de membre de famille d'une réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à leur conseil sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas établi que la commission de recours ait été régulièrement composée ;

- la décision de la commission de recours procède d'une appréciation erronée tant des actes d'état civil produits que des éléments de possession d'état dont il est justifié, en méconnaissance des dispositions de l'article L 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (55%) par une décision du 7 avril 2023.

Vu :

- le jugement n° 2113284 du 7 juin 2022 du tribunal administratif de Nantes annulant la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 30 juin 2021 et enjoignant à cette commission de réexaminer le recours dirigé contre la décision consulaire du 29 décembre 2020 ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Revéreau,

- les conclusions de M. Rosier, rapporteur public,

- et les observations de Me Le Floch, avocate de Mme A et M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme H A, ressortissante guinéenne, née le 2 juillet 1978, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 15 septembre 2017. M. D C, né le 24 octobre 2004, son fils adoptif allégué, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée), en qualité de membre de famille d'une réfugiée. Par une décision du 29 décembre 2020, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision du 30 juin 2021, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre cette décision consulaire. Par un jugement n° 2113284 du 7 juin 2022, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision du 30 juin 2021 et enjoint à la commission de recours de procéder au réexamen du recours dirigé contre la décision consulaire du 29 décembre 2020. Par une décision du 17 août 2022, dont Mme A et M. C demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le président de la commission [de recours] est choisi parmi les personnes ayant exercé des fonctions de chef de poste diplomatique ou consulaire. / La commission comprend, en outre : / 1° Un membre, en activité ou honoraire, de la juridiction administrative ; / 2° Un représentant du ministre des affaires étrangères ; / 3° Un représentant du ministre chargé de l'immigration ; / 4° Un représentant du ministre de l'intérieur ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article 1er de l'arrêté du 4 décembre 2019 relatif aux modalités de fonctionnement de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France : " [La commission] délibère valablement lorsque le président et deux de ses membres au moins, ou leurs suppléants respectifs, sont réunis ". Il ressort des pièces du dossier que, lors de la séance du 17 août 2022 au cours de laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a examiné le recours dirigé contre la décision consulaire de refus de délivrance d'un visa à M. C, celle-ci s'est réunie en présence d'un de ses présidents suppléants et de trois de ses membres. Par suite, le quorum étant atteint, le moyen tiré de la composition irrégulière de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, pour rejeter, par la décision du 17 août 2022, le recours dirigé contre la décision consulaire refusant la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France présentée par M. C, la commission de recours s'est fondée, en premier lieu, sur le motif tiré de ce que l'identité du demandeur et son lien de filiation avec Mme A ne sont pas établis, en l'absence d'éléments de possession d'état, en raison d'une part de l'existence de deux actes de naissance établis par le même bureau d'état civil, d'autre part, des discordances dans les mentions des jugements supplétifs produits, s'agissant du lien de parenté entre le demandeur et M. G, tiers ayant consenti à l'adoption et, enfin, des incohérences figurant dans le jugement d'adoption plénière rendu le 2 mai 2020, postérieurement à l'obtention du statut de réfugiée par Mme A, et en second lieu, sur le motif motif tenant à l'intention frauduleuse que révèle la production des documents précités.

4. Il résulte des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ". Enfin, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

5. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

6. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ", ce dernier disposant que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

7. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

8. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

9. D'une part, afin de justifier de son identité, M. C produit un acte de naissance n° 027 établi le 4 mai 2020 par un officier d'état civil délégué de la commune urbaine de Yomou (Guinée), portant transcription d'un jugement supplétif n° 135/JP/Y/2020 du 22 avril 2020 de la justice de paix de Yomou. Il ressort cependant des pièces du dossier, ainsi que le ministre l'oppose sans être sérieusement contredit, que cet acte de naissance aurait été établi alors même qu'existait un précédent acte de naissance n° 070 dressé le 1er novembre 2004 par un officier d'état civil de la commune de Yomou, communiqué par la requérante au bureau des familles de réfugié du ministère de l'intérieur et des outre-mer, produit à l'instance par le ministre. Dans ces conditions, et alors que les requérants ne justifient pas ni même n'allèguent avoir fait procéder à l'annulation ou à la rectification de ces actes d'état civil, la commission de recours a pu valablement estimer, au regard de la coexistence de deux actes de naissance différents pour une même personne, que l'acte de naissance produit à l'appui de la demande de visa de M. C ne permettait pas d'établir son identité.

10. D'autre part, pour justifier du lien de filiation allégué de M. C avec Mme A, les requérants ont produit un jugement supplétif rendu le 2 mai 2020 par la justice de paix de Yomou, prononçant l'adoption plénière de M. C. Il ressort toutefois de ce jugement, ainsi que des jugements supplétifs d'actes de décès de M. I et de Mme J E, parents biologiques de M. C, versés au débat par le ministre et rendus le 22 avril 2020 par cette même juridiction sur requête de Mme A, que l'adoption plénière de M. C aurait été consentie par un tiers, M. B G, ne justifiant d'aucune qualité pour ce faire et ne disposant pas, notamment, de l'autorité parentale sur le demandeur à la date du jugement en cause. En outre, ainsi que l'oppose le ministre, ce jugement d'adoption plénière ne procède à aucune modification de l'état civil de M. C et fait seulement état de sa filiation biologique, alors par ailleurs que des procès-verbaux du conseil de famille ont été dressés postérieurement à ce jugement d'adoption. De telles circonstances et incohérences sont ainsi de nature à établir le caractère frauduleux de ce jugement. Dans ces conditions, alors même que Mme A a déclaré M. C comme étant son fils lors de l'instruction de sa demande d'asile, et a versé aux débats deux attestations de tiers, au demeurant peu circonstanciées, deux photographies non datées et des preuves de mandats financiers au profit de différentes personnes dont le lien avec M. C n'est en outre pas démontré, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a commis pas commis d'erreur de droit ni entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en rejetant le recours dirigé contre la décision consulaire pour les motifs rappelés au point 3.

11. En troisième et dernier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment faute d'établissement de l'identité du demandeur de visa et de son lien de filiation avec Mme A, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A et M. C doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et d'astreinte, et celles tendant à l'application combinée des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A et M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme H A, à M. D C, à Me Le Floch et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

Le rapporteur,

P. REVEREAU

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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