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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2308814

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2308814

lundi 13 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2308814
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantGUEGUEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 juin 2023, Mme J, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale des enfants L C, D C, H C et F G, représentée par Me Gueguen, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 19 juillet 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire) refusant de délivrer à L C, D C et H C des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à Me Gueguen en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que la commission était régulièrement composée lors de la séance au cours de laquelle la décision attaquée a été prise ;

- la décision attaquée est dépourvue de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il appartient à l'administration d'établir le caractère frauduleux des documents d'état civil produits ;

- l'identité des demandeurs et leur lien de filiation avec la réunifiante sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par ordonnance du 20 juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 21 août 2023 à 17h00.

Le ministre de l'intérieur et des outre-mer a produit un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, qui n'a pas été communiqué.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Tavernier a été entendu au cours de l'audience publique du 15 avril 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme I B, ressortissante ivoirienne, réside régulièrement en France sous couvert d'une carte de résidente en qualité de mère de F G, née le 24 mars 2019, laquelle s'est vue reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 21 août 2020.

Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées au bénéfice de L C, D C et H C, enfants déclarés K Mme B, en qualité de demi-frères et demi-sœur de F G, auprès de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire), laquelle les a rejetées. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces refus consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités par une décision née le 19 juillet 2022, dont la requérante demande l'annulation au tribunal.

2. Il ressort des indications figurant dans l'accusé de réception adressé par la commission à la requérante que la décision attaquée doit être regardée comme étant fondée sur les mêmes motifs que ceux des décisions consulaires auxquelles elle s'est substituée, tirés de ce que le lien familial des demandeurs avec la personne réfugiée qu'ils entendent rejoindre n'est pas au nombre des cas leur permettant d'obtenir des visas au titre de la réunification familiale, de ce qu'ils ne justifient pas avoir été déclarés comme membres de famille de réfugiés, de ce que les documents d'état civil produits sont entachés de fraude et, enfin, de ce que leurs déclarations conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir les visas sollicités.

3. En premier lieu, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ayant rejeté le recours K B par une décision implicite, le moyen tiré de l'irrégulière composition de la commission ne peut qu'être écarté comme étant inopérant.

4. En deuxième lieu, s'il ressort des pièces du dossier que les décisions consulaires, dont la commission de recours est réputée s'être approprié les considérations de droit qui en constituent le fondement, mentionnent les articles L. 752-1, L. 211-2 et R. 752-1 à R. 752-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile abrogés par l'ordonnance

n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative de ce code et par le décret

n° 2020-1734 du même jour portant partie réglementaire de ce code, les dispositions de ces articles ont été codifiées à droit constant, par la même ordonnance et le même décret, aux articles

L. 561-2 à L. 561-5, et R. 561-1 à R. 561-3 dudit code, en vigueur à la date de la décision attaquée, et au regard desquelles la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a examiné la situation des demandeurs. Dès lors, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée serait dépourvue de base légale, la circonstance qu'y soit mentionné de façon erronée l'article L. 211-2 étant, à cet égard, sans incidence.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code :

" Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Aux termes des dispositions de l'article

L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire.

/ En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9

du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ". ".

6. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

7. En outre, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

8. Par ailleurs, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

9. Pour justifier de l'identité des demandeurs et du lien de filiation les unissant à elle, la requérante produit les extraits d'actes de naissance n° 194, n° 193 et n° 195, pris en transcription de jugements supplétifs dont des copies des minutes sont également jointes aux écritures, faisant état de ce que L C, D C et H C sont respectivement nés les 1er janvier 2009, 1er janvier 2013 et 1er janvier 2015 à Mankono (Côte d'Ivoire), de l'union K B et de M. E C. Il n'est pas contesté que les mentions relatives à l'état civil des intéressés figurant sur ces documents sont identiques entre elles et coïncident avec celles mentionnées dans leurs passeports. Il n'est pas davantage contesté que F G est née le 24 mars 2019 de l'union K B et de M. A G. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments apportés par l'administration permettant de comprendre pourquoi ces documents seraient frauduleux, l'identité des demandeurs et leur lien familial avec Mme B et F G doivent être tenus pour établis.

10. Toutefois, il résulte des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point 5 que les ascendants directs d'un enfant mineur non marié réfugié en France ou bénéficiaire de la protection subsidiaire peuvent demander à le rejoindre au titre de la réunification familiale. Ces mêmes dispositions prévoient que ces derniers peuvent être accompagnés, le cas échéant, par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. La circonstance que l'un des deux parents réside déjà en France ne fait pas obstacle à la délivrance d'un visa de long séjour au profit de ces enfants s'ils sont accompagnés par l'autre parent.

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme B réside déjà en France. Dans ces conditions, en application des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les demandeurs et demandeuses ne peuvent prétendre à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale dès lors qu'ils ne sont pas accompagnés par un des ascendants directs au premier degré de leur sœur refugiée mineure.

Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation à cet égard. Il résulte de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif.

12. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

13. Il ne ressort pas des pièces du dossier que L C, D C et H C, âgés respectivement de treize, neuf et sept ans à la date de la décision attaquée, seraient isolés en Côte d'Ivoire où ils sont scolarisés. Par ailleurs, si Mme B produit des justificatifs d'échanges par messagerie électronique, au demeurant postérieurs à la décision attaquée, ainsi que des bordereaux de transferts d'argent adressés à des tiers, ces éléments ne suffisent pas à démontrer qu'elle prendrait en charge l'éducation et l'entretien des demandeurs et de la demandeuse de visas. Dans ces conditions, alors que la requérante n'est pas empêchée de mettre en œuvre une procédure de regroupement familial et de rendre visite aux demandeurs dans leur pays de résidence,

les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision attaquée. Par suite, ses conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées comme doivent l'être, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête K B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme I B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer, ainsi qu'à Me Gueguen.

Délibéré après l'audience du 15 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mai 2024.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

C. CHAUVET La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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