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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2308830

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2308830

mardi 25 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2308830
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPARISI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juin 2023, M. C A B, représenté par Me Parisi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 9 janvier 2023 de l'autorité consulaire française à Amman (Jordanie) lui refusant la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'étudiant ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité, au besoin sous astreinte, ou, à défaut, de réexaminer la demande de délivrance de visa ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée procède d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'erreurs de fait dès lors qu'il justifie du niveau de maîtrise en langue française exigée pour suivre les enseignements du diplôme universitaire auquel il est inscrit ;

- elle est procède d'une erreur de droit et d'une appréciation manifestement erronée du risque de détournement de l'objet du visa.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mars 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A B ne sont pas fondés et que la décision attaquée pouvait être légalement fondée sur d'autres motifs tirés de ce que, d'une part, le requérant ne peut prétendre à la qualité d'étudiant au sens de la directive n° UE 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 dès lors que la formation sollicitée n'est pas reconnue par l'Etat, d'autre part, le projet d'études n'est pas sérieux et cohérent et, enfin, M. A B ne justifie pas disposer des ressources nécessaires pour subvenir à ses besoins durant la durée du séjour envisagé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive UE 2006/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de l'éducation ;

- le décret n° 2008-1176 du 13 novembre 2008 ;

- l'instruction INTV1915014J du 4 juillet 2019 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Revéreau a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A B, ressortissant syrien, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en France en qualité d'étudiant auprès de l'autorité consulaire française à Amman (Jordanie). Par décision du 9 janvier 2023, cette autorité a refusé de lui délivrer le visa demandé. Par une décision du 24 mai 2023, dont M. A B demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré du risque de détournement par M. A B de l'objet du visa à d'autres fins que les études, révélé par l'insuffisante maîtrise par l'intéressé de la langue française pour suivre le cursus de formation souhaité.

3. Selon l'article 5 de la directive (UE) 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 relative aux conditions d'entrée et de séjour des ressortissants de pays tiers à des fins de recherche, d'études, de formation, de volontariat et de programmes d'échange d'élèves ou de projets éducatifs et de travail au pair, l'admission d'un ressortissant d'un pays tiers à des fins d'études est soumise à des conditions générales, fixées par l'article 7, comme l'existence de ressources suffisantes pour couvrir ses frais de subsistance durant son séjour ainsi que ses frais de retour et à des conditions particulières, fixées par l'article 11, telles que l'admission dans un établissement d'enseignement supérieur ainsi que le paiement des droits d'inscription. L'article 20 de la même directive, qui définit précisément les motifs de rejet d'une demande d'admission, prévoit qu'un Etat membre rejette une demande d'admission si ces conditions ne sont pas remplies ou encore, peut rejeter la demande, selon le f) du 2, " s'il possède des preuves ou des motifs sérieux et objectifs pour établir que l'auteur de la demande souhaite séjourner sur son territoire à d'autres fins que celles pour lesquelles il demande son admission ".

4. S'il est possible, pour le ressortissant d'un pays tiers, d'être admis en France et d'y séjourner pour y effectuer des études sur le fondement d'un visa de long séjour dans les mêmes conditions que le titulaire d'une carte de séjour, ainsi que le prévoient les articles L. 312-2 et L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction en vigueur depuis le 1er mai 2021, les dispositions relatives aux conditions de délivrance d'une carte de séjour portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an, telles que précisées par les articles L. 422-1 et suivants du même code et les dispositions règlementaires prises pour leur application, ne sont pas pour autant applicables aux demandes présentées pour l'octroi d'un tel visa.

5. En l'absence de dispositions spécifiques figurant dans le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une telle demande est notamment soumise aux instructions générales établies par le ministre chargé de l'immigration prévues par le décret du 13 novembre 2008 relatif aux attributions des chefs de mission diplomatique et des chefs de poste consulaire en matière de visas, en particulier son article 3, pris sur le fondement de l'article L. 311-1 de ce code. L'instruction applicable est, s'agissant des demandes de visas de long séjour en qualité d'étudiant mentionnés à l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'instruction ministérielle du 4 juillet 2019 relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive (UE) 2016/801, laquelle participe de la transposition de cette même directive.

6. L'autorité administrative peut, le cas échéant, et sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir restreint à l'erreur manifeste, rejeter la demande de visa d'entrée et de long séjour en France pour effectuer des études en se fondant sur l'insuffisance du niveau de maîtrise de la langue française par le demandeur de visa à la date de la décision attaquée, de nature à révéler que l'intéressé sollicite ce visa à d'autres fins que son projet d'études.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A B justifie d'une inscription à la faculté de médecine de l'université Claude Bernard - Lyon I (Villeurbanne) afin d'y suivre les enseignements du diplôme universitaire de chirurgie plastique de la face pour l'année universitaire 2022-2023. Si le ministre oppose, sans toutefois en justifier, que l'intéressé ne dispose pas d'un niveau de maîtrise de la langue française équivalent au niveau B2, ainsi que l'exige l'université pour suivre les enseignements en cause, il ne conteste cependant pas que l'établissement d'enseignement supérieur a accepté l'inscription de M. A B au diplôme universitaire de chirurgie plastique de la face, lequel justifie par ailleurs s'être concomitamment inscrit à une formation de quatre mois destinée à perfectionner son niveau de langue française, dispensée par le centre international d'études françaises (CIEF), organisme rattaché à l'université de Lyon II. Ainsi, le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne peut être regardé comme établissant pas l'existence d'un risque avéré de détournement par le demandeur de l'objet du visa à d'autres fins que les études. Par suite, le requérant est fondé à soutenir qu'en lui opposant ce motif, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

8. Toutefois l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Dans son mémoire en défense, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir, pour justifier du bien-fondé de la décision attaquée, que, d'une part, le requérant ne peut prétendre à la qualité d'étudiant au sens de la directive n° UE 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 dès lors que la formation sollicitée n'est pas reconnue par l'Etat, d'autre part, le projet d'études n'est pas sérieux et cohérent et, enfin, M. A B ne justifie pas disposer des ressources nécessaires pour subvenir à ses besoins durant la durée du séjour envisagé.

10. D'une part, aux termes de l'article 3 de la directive UE 2016/801 précitée : " Aux fins de la présente directive, on entend par : () " étudiant", un ressortissant de pays tiers qui a été admis dans un établissement d'enseignement supérieur et est admis sur le territoire d'un État membre pour suivre, à titre d'activité principale, un cycle d'études à plein temps menant à l'obtention d'un titre d'enseignement supérieur reconnu par cet État membre, y compris les diplômes, les certificats ou les doctorats délivrés par un établissement d'enseignement supérieur, qui peut comprendre un programme de préparation à ce type d'enseignement, conformément au droit national, ou une formation obligatoire ". Aux termes du 1er alinéa de l'article L. 613-2 du code de l'éducation, relatif aux grades et titres universitaires : " Les établissements peuvent aussi organiser, sous leur responsabilité, des formations conduisant à des diplômes qui leur sont propres ou préparant à des examens ou des concours ".

11. Il résulte de ces dispositions que la circonstance, opposée par le ministre, selon laquelle le diplôme universitaire français auquel le requérant souhaite prétendre ne soit pas accrédité par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, alors que la délivrance d'un tel diplôme d'établissement ne méconnaît pas les stipulations précitées de la directive européenne et les dispositions du code de l'éducation, n'est pas de nature à priver M. A B de la qualité d'étudiant au sens de la directive du 11 mai 2016 susvisée. Par suite le ministre n'est pas fondé à opposer un tel motif à M. A B.

12. D'autre part, M. A B justifie être titulaire d'une licence de médecine obtenue avec mention " bien " au sein de la faculté de médecine de l'université de Damas (Syrie), et il ressort des pièces du dossier que le diplôme universitaire français qu'il entend préparer en France s'inscrit en cohérence avec le parcours universitaire et professionnel qu'il a ainsi effectué dans son pays d'origine. Il produit à cet égard, outre la copie du diplôme de licence, les attestations de deux chefs de service d'un hôpital de Damas (Syrie) justifiant de ses expériences professionnelles dans un cadre universitaire et de sa volonté de se spécialiser dans le domaine de la chirurgie faciale, ainsi que le permettent les enseignements du diplôme universitaire auquel il est inscrit. En outre, la circonstance, même à la supposer établie, opposée par le ministre, tirée de ce que l'intéressé pourrait suivre une telle formation en Syrie, où il a suivi un parcours universitaire en médecine, n'est pas de nature, à elle seule, à établir l'absence de sérieux et de cohérence du projet professionnel envisagé. Par suite, le ministre n'est pas davantage fondé à opposer un tel motif.

13. Enfin, si le ministre fait valoir que M. A B ne justifie pas disposer des ressources nécessaires afin de subvenir à ses besoins durant la durée de son séjour en France, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé justifie, par la production d'un relevé bancaire à son nom, qu'il disposait d'un solde créditeur de 12 527,75 dollars américains à la date du 5 décembre 2022. Par suite, en l'absence d'éléments apportés par le ministre de nature à contester le caractère probant de ce document, le requérant doit être regardé comme justifiant des ressources lui permettant de financer ses frais d'études en France.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la substitution de motifs demandée par le ministre ne peut être accueillie. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 24 mai 2023 de la commission de recours doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

15. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa d'entrée et de long séjour en France demandé par M. A B, dans un délai de deux mois suivant sa notification, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme globale de 1 200 euros, à verser à M. A B, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 24 mai 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France à M. A B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A B la somme globale de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2024.

Le rapporteur,

P. REVÉREAU

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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