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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309171

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309171

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309171
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 juin 2023, M. C A B, représenté par Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 17 mai 2023 par lesquelles la préfète de la Mayenne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Mayenne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour et à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour, dans un délai de quinze jours sous astreinte de 75 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son avocate en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative si l'aide juridictionnelle lui a été accordée, et si l'aide juridictionnelle ne lui a pas été accordée à son profit en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'illégalité de l'avis défavorable de la plateforme de main d'œuvre étrangère l'entache d'illégalité ; si l'employeur doit respecter des seuils en dessous desquels il ne peut rémunérer ses salariés, il n'existe aucune interdiction de rémunérer les salariés au-delà des grilles de classification des salariés ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour la prive de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2023, la préfète de la Mayenne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur des moyens relevés d'office tirés d'une part de l'inapplicabilité de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour la délivrance d'un titre de séjour portant la mention salarié à un ressortissant tunisien et de ce que le tribunal est susceptible de substituer d'office à ces dispositions le pouvoir de régularisation discrétionnaire de la préfète comme fondement de la décision de refus de délivrance du titre de séjour et d'autre part de la substitution des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien aux dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comme base légale de la décision de refus de titre de séjour contestée.

Par un mémoire, enregistré le 18 février 2024, M. A B a présenté ses observations sur le moyen relevé d'office.

Par un mémoire, enregistré le 20 février 2024, la préfète de la Mayenne a présenté ses observations sur le moyen relevé d'office.

M. A B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 février 2024. L'aide juridictionnelle accordée à M. A B a été retirée par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 4 mars 2024.

Vu :

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie modifié en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- l'accord cadre relatif à la gestion concertée des migrations et au développement solidaire entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République tunisienne signé à Tunis le 28 avril 2008 et publié par le décret n° 2009-905 du 24 juillet 2009 ;

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Béria-Guillaumie, présidente-rapporteure,

- et les observations de Me Rodrigues Devesas, représentant M. A B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né en août 1985, est entré en France en novembre 2017, sous couvert d'un visa de court séjour. Par un courrier du 24 décembre 2020, il a formulé auprès du préfet de la Mayenne une demande d'admission exceptionnelle au séjour. Sa demande a été rejetée par un arrêté du 17 mai 2023 de la préfète de la Mayenne portant en outre obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré. M. A B demande au tribunal d'annuler les décisions du 17 mai 2023.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, la décision attaquée vise notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elle fait application et les éléments concernant la situation personnelle du requérant, notamment ceux concernant sa situation professionnelle, tel que son contrat à durée indéterminée et sa durée de présence en France. Dans ces conditions, elle comprend les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers et aux conditions de délivrance de ces titres s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 110-1 du même code, " sous réserve () des conventions internationales ". Aux termes des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an et renouvelable et portant la mention " salarié " () Ces titres de séjour confèrent à leurs titulaires le droit d'exercer en France la profession de leur choix. Ils sont renouvelables de plein droit ". L'article 11 de ce même accord stipule que : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord () ". Par ailleurs, l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail () ".

4. En conséquence, il résulte de ces dispositions et stipulations que la situation des ressortissants tunisiens désireux d'obtenir un titre de séjour portant la mention " salarié " est régie par l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 et non par les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le requérant ne peut soulever le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, il ressort de la motivation de l'arrêté attaqué que bien qu'ayant relevé que la demande de titre de séjour de M. A B était une demande d'admission exceptionnelle au séjour, la préfète de la Mayenne a cité les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et pris en compte le rejet de la demande d'autorisation de travail formulée par l'employeur de l'intéressé le 5 décembre 2020 ayant donné lieu à un avis négatif de la plateforme main d'œuvre étrangère du 19 avril 2021. La préfète défenderesse doit dès lors être regardée comme ayant examiné d'office la possibilité de délivrer à M. A B un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi qu'il a été dit ci-dessus la préfète de la Mayenne ne pouvait légalement se fonder sur les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour refuser de délivrer à M. A B une carte de séjour portant la mention " salarié ".

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. La décision de refus de titre de séjour en litige trouve son fondement dans les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien, qui peuvent être substituées aux dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que la préfète dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'un ou l'autre de ces deux textes.

8. Il résulte des stipulations de l'article 3 de l'accord du 17 mars 1988, qui prévoient que le titre de séjour " salarié " est délivré sur la présentation d'un contrat de travail visé par l'autorité compétente, que les dispositions du code du travail relatives aux conditions de délivrance des autorisations de travail demeurent applicables aux demandes de titre de séjour portant la mention " salarié " et valable un an, formulées par les ressortissants tunisiens. En l'espèce, la décision attaquée est, entre autres, motivée par la circonstance que la demande d'autorisation d'embauche de M. A B a reçu un avis défavorable de la plateforme de main d'œuvre étrangère. L'avis fait valoir que la demande d'autorisation de travail portait sur un emploi de " technicien d'installation de réseaux de télécommunications ", alors que le salaire proposé était d'un niveau nettement inférieur, correspondant à celui d'un emploi de " monteur de réseaux de télécommunication ". Par conséquent, contrairement à ce que soutient le requérant, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'avis de la plateforme ait été défavorable au motif d'un salaire supérieur à la rémunération normalement perçue, les deux emplois étant en outre distincts et nécessitant des qualifications distinctes, avec des incidences sur les niveaux de rémunération. Par suite, le moyen tiré de ce que l'irrégularité de l'avis de l'administration du travail entacherait d'illégalité le refus de séjour attaqué n'est pas fondé et doit donc être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ". L'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail stipule : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. / Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation ".

10. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Il fixe ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord. Toutefois, si l'accord franco-tunisien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

11. Dans ces conditions, le requérant ne peut soulever le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cependant, il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

12. M. A B est arrivé en France en 2017 alors qu'il avait trente-deux ans. Il réside ainsi en France depuis environ cinq ans à la date de la décision attaquée. S'il établit occuper un emploi pour une entreprise d'installation de réseaux depuis 2019, avec laquelle il a conclu un contrat à durée indéterminée d'abord à temps partiel puis à temps complet, ces éléments ne suffisent cependant pas à caractériser des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

13. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'illégalité de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour n'est pas établie. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A B doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A B, à la préfète de la Mayenne et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.

La présidente-rapporteure,

M. BERIA-GUILLAUMIE L'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

R. HANNOYER

La greffière,

B. GAUTIER

La République mande et ordonne à la préfète de la Mayenne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

em

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