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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309425

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309425

lundi 3 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309425
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantCABANES BOURGEON

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 juin et 30 août 2023 sous le n° 2309425, Mme C A, agissant en qualité de représentante légale de B A, représentée par Me Bourgeon, demande au tribunal :

1°) d'annuler, d'une part, la décision née le 25 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Rabat (Maroc) refusant de délivrer à B A un visa de long séjour en qualité de visiteuse a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité et, d'autre part, cette décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de trente jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle ne représente pas de menace pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il est de l'intérêt supérieur de la demandeuse de venir en France eu égard à la réalité des liens affectifs qui l'unissent à cette enfant, aux conditions d'accueil satisfaisantes dont elle justifie et aux difficultés auxquelles les parents de l'intéressée font face au Maroc.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen soulevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation dirigées contre une décision inexistante, dès lors qu'une décision expresse de rejet est intervenue antérieurement à la naissance de la décision implicite de rejet dont il est demandé l'annulation.

II. Par une requête et trois mémoires, enregistrés les 12 juillet 2023, 30 août 2023, 15 février 2024 et 29 avril 2024 sous le n° 2310470, Mme C A, agissant en qualité de représentante légale de B A, représentée par Me Bourgeon, demande au tribunal :

1°) d'annuler, d'une part, la décision du 22 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Rabat (Maroc) refusant de délivrer à B A un visa de long séjour en qualité de visiteuse a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité et, d'autre part, cette décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de trente jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle ne représente pas de menace pour l'ordre public ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il est de l'intérêt supérieur de la demandeuse de venir en France eu égard à la réalité des liens affectifs qui l'unissent à cette enfant, aux conditions d'accueil satisfaisantes dont elle justifie et aux difficultés auxquelles les parents de l'intéressée font face au Maroc.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Des pièces complémentaires, produites par la requérante, ont été enregistrées le 10 mai 2024 et n'ont pas été communiquées.

Vu les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Tavernier a été entendu au cours de l'audience publique du 13 mai 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n° 2309425 et n° 2310470 sont relatives à une même demande de visa et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. Par un acte dit de " kafala " établi le 30 août 2007 par le tribunal de première instance de Meknès (Maroc), Mme C A, ressortissante française, s'est vu confier la jeune B A, sa nièce, née le 28 janvier 2007. Une demande de visa de long séjour a été déposée au bénéfice de cette dernière auprès de l'autorité consulaire française à Rabat (Maroc), laquelle a rejeté cette demande. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ce refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité par une décision du 22 juin 2023, laquelle, en application des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, s'est substituée à la décision de l'autorité consulaire.

Sur la recevabilité des conclusions à fin d'annulation de la requête n° 2309425 :

3. Il ressort des pièces des dossiers qu'à la date d'enregistrement de la requête, le 28 juin 2023, une décision expresse de rejet du 22 juin 2023 était intervenue, avant même la naissance de la décision implicite dont la requérante demande l'annulation au tribunal, de sorte que les conclusions à fin d'annulation de la requête n° 2309425, dirigées contre une décision inexistante, sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 22 juin 2023 :

4. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que l'intérêt supérieur de la jeune B A est de demeurer auprès de ses parents dans son pays d'origine compte tenu la présence de ses parents dans ce pays et en l'absence de circonstances graves et avérées justifiant sa séparation de son environnement familial, social et culturel et, d'autre part, de ce qu'il n'est pas établi que la requérante entretiendrait des liens matériels et affectifs avec la demandeuse dont elle a la charge depuis 2007.

5. Aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6. L'intérêt d'un enfant est en principe de vivre auprès de la personne qui, en vertu d'une décision de justice qui produit des effets juridiques en France, est titulaire à son égard de l'autorité parentale. Ainsi, dans le cas où un visa d'entrée et de long séjour en France est sollicité en vue de permettre à un enfant de rejoindre un ressortissant français ou une ressortissante française qui a reçu délégation de l'autorité parentale dans les conditions qui viennent d'être indiquées, ce visa ne peut en règle générale, eu égard notamment aux stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant, être refusé pour un motif tiré de ce que l'intérêt de l'enfant serait au contraire de demeurer auprès de ses parents ou d'autres membres de sa famille. En revanche et sous réserve de ne pas porter une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé ou de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale, l'autorité chargée de la délivrance des visas peut se fonder, pour rejeter la demande dont elle est saisie, non seulement sur l'atteinte à l'ordre public qui pourrait résulter de l'accès de l'enfant au territoire national, mais aussi sur le motif tiré de ce que les conditions d'accueil de celui-ci en France seraient, compte tenu notamment des ressources et des conditions de logement du titulaire de l'autorité parentale, contraires à son intérêt.

7. Eu égard au cadre juridique rappelé au points 5 et 6 du présent jugement, et alors qu'il est constant que la demandeuse a été confiée à la requérante par un acte de kafala judiciaire, l'administration ne pouvait légalement fonder sa décision sur les motifs tirés, d'une part, de ce que l'intérêt supérieur de cette dernière serait de demeurer au Maroc, quand bien même l'intéressée ne justifierait pas de circonstances graves justifiant sa séparation de son environnement familial, social et culturel, et, d'autre part, de ce que Mme A ne justifierait pas avoir entretenu des liens matériels et affectifs avec la demandeuse. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation pour les motifs cités au point 4.

8. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, ils et elles peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Pour justifier de la légalité de la décision attaquée, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait notamment valoir en défense que les conditions d'accueil de la demandeuse en France sont contraires à son intérêt.

10. Si la requérante produit une attestation de la caisse d'allocations familiales du Gard faisant état de ce que, vivant avec son fils majeur, elle perçoit l'allocation adultes handicapés pour un montant de 956 euros par mois, ces seuls revenus ne peuvent être regardés comme suffisants pour accueillir une personne supplémentaire au sein de son foyer. Dans ces conditions, eu égard au cadre juridique rappelé aux points 5 et 6 du présent jugement, il y a lieu de procéder à la substitution de motifs demandée par le ministre, laquelle ne prive la requérante d'aucune garantie.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision attaquée. Par suite, ses conclusions à fin d'annulation de la décision du 22 juin 2023 doivent être rejetées comme doivent l'être, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : les requêtes n° 2309425 et n° 2310470 sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juin 2023.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIERLa greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°s 2309425, 2310470

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