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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309556

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309556

lundi 3 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309556
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 juin 2023 et 25 avril 2024, Mme B M J, agissant en son nom et en qualité de représentante légale de N E D, de K D, de Princesse O D G, ainsi que M. F D, et Mme H Q D G, représentés par Me Pronost, demandent au tribunal :

1°) d'admettre provisoirement Mme B M J au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 12 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Pointe-Noire (République du Congo) refusant de délivrer à M. F D, à N E D, à K D et à Princesse O D G, des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer ces visas dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à défaut, de réexaminer sa demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros hors taxes (1 440 euros toutes taxes comprises) à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à défaut de verser à l'un des requérants la somme de 1 440 euros au seul titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas établi que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ait été régulièrement composée ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité des demandeurs de visas et leurs liens familiaux avec Mme J sont établis ;

- la décision attaquée est illégale par exception d'inconventionnalité de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au regard du droit de l'Union européenne, concernant la date à laquelle l'âge de la réfugiée, mineure à la date d'obtention de son statut, sollicitant la réunification pour son parent, doit être appréciée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme J, M. D et Mme D G ne sont pas fondés.

Mme J a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme André,

- les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public,

- et les observations de Me Pronost, avocate de Mme J, de M. D et de Mme D G.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B M J ressortissante congolaise (République du Congo), née le 2 juillet 1982, et sa fille aînée, H Benis D G, se sont vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la Cour nationale de droit d'asile du 9 janvier 2020. Des visas ont été sollicités, en qualité de membres de famille d'une réfugiée, par M. F D, que Mme J présente comme son époux, et pour N E D, K D et Princesse O D G qu'elle présente comme ses enfants, auprès de l'autorité consulaire française à Pointe-Noire, laquelle a rejeté ces demandes. Par une décision du 12 avril 2023, dont Mme J, M. D et Mme D G demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, sur recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions consulaires, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Mme J ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 février 2024, ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet. Il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Pour rejeter le recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions consulaires rejetant les demandes de visas litigieuses, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que le lien familial entre Mme J et les demandeurs de visa n'est pas établi, dès lors que les actes de naissance produits à l'appui des demandes de visas, qui n'ont pas été authentifiés par les autorités locales, présentent diverses anomalies et discordances qui leur ôtent tout caractère probant, les déclarations de Mme J sur sa situation matrimoniale et l'absence d'éléments de possession d'état ne permettant pas, par ailleurs, de démontrer l'existence de ce lien familial.

4. D'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

5. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial du conjoint et des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial entre les époux ou du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

7. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

En ce qui concerne M. F D :

8. Pour justifier son identité, M. D produit le volet n°3 d'un acte de naissance n°291, dressé en 1967 par un officier d'état civil de la commune de Mossaka, faisant état de ce qu'il est né le 1er septembre 1967 de l'union de M. C D et de Mme I A, et dont les mentions sont concordantes avec celles figurant sur son passeport n°OA0461499, établi le 24 février 2021, et avec un extrait d'acte de naissance dressé le 1er mars 2006 par un officier d'état civil du centre de Mossaka. Si le ministre fait valoir que, selon les dispositions de l'article 33 du code de la famille L, issu de la loi n°073/84 du 17 octobre 1984, le volet n°3 d'un acte de naissance est conservé par le centre d'état civil concerné, et non par la personne déclarante, il ne démontre pas que cette loi serait applicable à des actes d'état civil établis en 1967, soit antérieurement à sa promulgation, alors qu'au demeurant une instruction ministérielle du 26 décembre 1958, produite par les requérants, précise que seul le volet n°2 est conservé par le centre d'état civil ayant enregistré la déclaration. Par suite, l'identité de M. D doit être regardée comme établie. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier, notamment d'un acte de mariage n°86, du registre R2 de l'année 2017, établi par le député-maire de la commune de Pointe-Noire, que M. D s'est marié le 1er juillet 2017 avec Mme B M J. Les mentions de ce document, concernant la date de naissance, le lieu de naissance et les noms et prénoms des parents de M. D, sont concordantes avec celles figurant dans son acte de naissance cité précédemment, ainsi qu'avec celles inscrites dans le livret de famille versé au dossier et dans le document de publication de bans de mariage établi le 26 juin 2017 par le député-maire de la commune de Pointe-Noire. Si Mme J s'est déclarée célibataire lors de l'introduction de sa demande d'asile, cette seule circonstance ne suffit pas à ôter toute valeur probante aux actes d'état civil produits, dès lors que le mariage a été célébré avant l'introduction de la demande d'asile et que l'administration n'apporte aucun élément circonstancié relatif aux anomalies et aux discordances mentionnées dans la décision de la commission de recours, qui ne pouvait, en outre, opposer aux requérants l'absence de légalisation de l'acte de naissance de M. D, la convention bilatérale du 1er janvier 1974 entre la France et la République du Congo l'en dispensant. Par suite, le lien matrimonial entre Mme J et M. D doit être regardé comme établi. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer le visa de long séjour sollicité par M. D.

En ce qui concerne N E D, K D et Princesse O D G :

9. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des actes de naissance n°401 du registre R5 de l'année 2007, n° 1338 du registre R14 de l'année 2010 et n°1001 du registre R11 de l'année 2015, tous dressés par un officier d'état civil de la commune de Pointe-Noire, que N E D, K D et Princesse O D G sont les enfants de M. D et de Mme J. Par suite, en l'absence d'éléments circonstanciés permettant d'établir que ces actes présenteraient des anomalies ou des incohérences leur ôtant toute valeur probante, et alors que ne pouvait leur être opposée l'absence de légalisation de ces actes de naissance, pour les raisons indiquées au point 8, le lien de filiation entre les enfants N E D, K D et Princesse O D G et Mme J doit être regardé comme établi. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant la délivrance des visas sollicités.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision du 12 avril 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités à N E D, K D, Princesse O D G, ainsi qu'à M. F D, sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme J a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pronost, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y pas lieu de statuer sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire de Mme J.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 12 avril 2023 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à N E D, à K D, à Princesse O D G, ainsi qu'à M. F D, des visas de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Pronost la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B M J, à M. F D, et à Mme H Q D G, ainsi qu'à Me Pronost et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 6 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Specht-Chazottes, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juin 2024.

La rapporteure,

M. ANDRE

La présidente,

F. SPECHT-CHAZOTTES

La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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