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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309580

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309580

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309580
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantGUEGUEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 3 juillet 2023, le 14 mai 2024 et le 21 mai 2024, M. C B, Mme A C B et M. D C B, représentés par Me Gueguen, demandent au Tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 7 août 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions du 18 février 2022 de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) refusant à Mme A C B et M. D C B la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France demandés au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas demandés dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de

100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros hors taxes, soit 1 400 euros T.T.C., à concurrence de 1 080 euros T.T.C. aux requérants correspondant à 75 % de la part des honoraires à leur charge sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative, et de 360 euros TTC à leur conseil correspondant à 25 % de la part de l'aide juridictionnelle au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation en tant qu'elle méconnait la condition d'âge pour les enfants nés d'une union antérieure fixée par les dispositions des articles L. 561-2 et L. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite M. D C B avait 17 ans ;

- Mme A C B réside au Sénégal et elle n'a pas d'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25 %) par une décision du 6 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Roncière a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant guinéen (Guinée Bissau), s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du 2 octobre 2013. Mme A C B et M. D C B, qu'il présente ses enfants, ont sollicité la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal), en qualité de membres de la famille d'un réfugié. Par des décisions du 18 février 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision implicite née le 7 août 2022, dont M. C B, Mme A C B et M. D C B demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. Il ressort du mémoire en défense produit par le ministre de l'intérieur et des outre-mer que, pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que, issus d'une union antérieure et âgés de plus de 18 ans au moment de leurs demandes de visas, Mme A C B et M. D C B ne sont pas éligibles à la procédure de réunification familiale.

3. En premier lieu, d'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite.

4. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. () ". Aux termes de l'article L. 434-3 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ". Aux termes de l'article

L. 434-4 du même code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. D C B, né le

12 décembre 2002, n'avait pas atteint l'âge de dix-neuf ans à la date du 19 février 2021 à laquelle il a déposé sa demande de visa auprès de l'autorité consulaire française à Dakar. Ainsi, en opposant à l'intéressé le motif tiré de ce qu'il n'est pas éligible à la procédure de réunification familiale, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a fait une inexacte application des dispositions précitées. En revanche, Mme A C B, née le 12 mai 1998, avait atteint l'âge de 22 ans à la même date. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'en opposant le même motif à cette dernière pour lui refuser la délivrance du visa demandé, la commission de recours n'a pas commis d'erreur d'appréciation.

7. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien- être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Mme A C B, qui se borne à indiquer que tous les membres de sa famille vont venir s'installer en France, ne démontre pas qu'elle serait pour autant isolée au Sénégal et qu'elle n'aurait pas constitué une nouvelle cellule familiale à la suite du départ de certains membres de sa famille à la faveur d'une procédure de réunification familiale. Dans ces conditions, la commission de recours n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale, ni, par suite, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En dernier lieu, si les requérants font valoir que la décision de refus de visas

" méconnait l'intérêt supérieur des enfants de la seconde union " de M. C B, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces enfants seraient le cas échéant dans l'incapacité de rendre visite à Mme A C B dans son pays de résidence. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

10. Il résulte de tout de ce qui précède que les requérants sont seulement fondés à demander l'annulation de la décision contestée, en tant qu'elle concerne M. D C B.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique seulement mais nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D C B le visa de long séjour demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25 %). Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à

Me Gueguen, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite née le 7 août 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée en tant seulement qu'elle concerne M. D C B.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à

M. D C B le visa demandé dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gueguen la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, Mme A C B et M. D C B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à

Me Gueguen.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

La rapporteure,

M.-A. RONCIÈRE

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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