Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 21 juin 2023 et le 1er janvier 2026, M. B... A... doit être regardé comme demandant au tribunal d’annuler la décision du 21 avril 2023 par laquelle le directeur des ressources humaines du ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires l’informe qu’il n’est pas donné suite à son recrutement à l’issue du concours pour le recrutement d’un chargé de recherche en développement durable spécialisé en thermique du bâtiment au centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (CEREMA).
Il soutient que :
- l’incompatibilité déontologique qui lui est opposée n’est pas fondée ;
- la poursuite d’une activité professionnelle est possible temporairement pour un dirigeant de société lauréat d’un concours ;
- la décision attaquée est illégale, le résultat du concours n’étant pas respecté ;
- les réelles motivations du CEREMA sont douteuses.
Par des mémoires en défense enregistrés les 31 décembre 2025 et 18 février 2026, la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- les moyens soulevés par M. A... sont inopérants, le ministre étant en situation de compétence liée, au vu de la décision d’incompatibilité du 25 janvier 2023 prise par le CEREMA ;
- la décision d’incompatibilité du CEREMA notifiée à M. A... le 3 février 2023 n’a pas fait l’objet de contestation de sa part et est devenue définitive, le requérant n’étant donc pas recevable à exciper de son illégalité ;
- le requérant n’a apporté aucun élément précis pour détailler les conditions dans lesquelles il proposait de mettre fin à ses fonctions au sein de la société qu’il dirige afin d’éviter une situation de conflit d’intérêts.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le décret n° 83-1260 du 30 décembre 1986 ;
- le décret n° 2014-1324 du 4 novembre 2014 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 11 mai 2026 :
- le rapport de Mme d’Erceville, première conseillère,
- les conclusions de M. Revéreau, rapporteur public,
- et les observations de M. A....
Considérant ce qui suit :
M. B... A... a été lauréat d’un concours de recrutement de chargé de recherche développement durable (CRDD) spécialisé en thermique du bâtiment au centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA), organisé en mars 2022. Il a été classé premier ex aequo sur la liste d’admissibilité, puis premier sur liste complémentaire en juillet 2022. Par un courrier du 21 avril 2023, le directeur des ressources humaines du ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires l’a informé qu’il n’était pas donné suite à son recrutement au titre de ce concours. M. A... demande au tribunal l’annulation de cette décision.
La décision du chef du service de gestion du ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires est fondée sur le motif tiré de ce qu’il n’apparaît pas possible de garantir l’absence de toute situation d’interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui serait de nature à influencer ou paraître influencer l'exercice indépendant, impartial et objectif de telles fonctions, et que ceci a été formalisé par une décision d’incompatibilité déontologique signée par le directeur des ressources humaines du CEREMA.
En premier lieu, aux termes de l’article L. 121-1 du code général de la fonction publique : « L'agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. ». Aux termes de l’article L. 121-4 du même code : « L'agent public veille à prévenir ou à faire cesser immédiatement les situations de conflit d'intérêts défini à l'article L. 121-5 dans lesquelles il se trouve ou pourrait se trouver. ». Aux termes de l’article L. 121-5 précédemment cité : « Au sens du présent code, constitue un conflit d'intérêts toute situation d'interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui est de nature à influencer ou paraître influencer l'exercice indépendant, impartial et objectif des fonctions de l'agent public. ».
Il ressort des pièces du dossier que, pour s’assurer de l’absence de situation de conflit d’intérêts ou d’interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui pourraient empêcher l’exercice impartial et objectif des fonctions qui seraient confiées à M. A..., le CEREMA lui a remis une fiche de renseignements qu’il a complétée. Il y a indiqué qu’il a créé en 2020 la société anonyme par actions simplifiée unipersonnelle Soleneos, qui a une activité d’ingénierie et études techniques, et est impliquée dans différents projets de recherche et dans des projets urbains. Son activité est très proche de celle déployée par le CEREMA, avec lequel elle est partenaire dans un projet de recherche, et qui travaille aussi avec des concurrents de Soleneos. Il ressort de cette fiche de renseignements que M. A... exerce au sein de cette société des missions correspondant à celles de directeur, gestionnaire, chercheur, développeur, commercial, ingénieur de recherche, ingénieur d'étude, et qu’il mène différentes expertises. Dans un document annexé à cette fiche, il indique vouloir faire le maximum pour que l’activité de la structure se poursuive et éviter des licenciements, alors que la société est un précurseur et un partenaire privilégié de différents organismes. Dans un message du 17 octobre 2022 qu’il produit, M. A... détaille « sept avantages principaux pour le CEREMA à ce que Soleneos continue d’exister ». Il ressort de ces éléments qu’il propose une coopération renforcée entre les deux entités, y compris pour contourner ce qu’il indique être des limites rencontrées par la recherche publique, notamment pour l’accès à certains financements, ou pour attirer certaines compétences, et pour faire bénéficier le CEREMA des outils développés et maintenus par Soleneos. Il ressort des pièces produites que M. A... a remis un plan d’actions pour réorienter l’activité de son entreprise vers l’édition logicielle, et qu’il a défini différentes étapes pour y parvenir, qu’il détaille. D’abord il occuperait le poste objet du concours, à temps plein, et terminerait parallèlement les projets de recherche en cours. La société ne s’engagerait pas dans de nouveaux travaux de recherche sur les thématiques de l’équipe du CEREMA que rejoint M. A.... Il se retirerait ensuite des fonctions de gestion et de direction de l’entreprise, et les jalons resteraient à convenir avec le CEREMA pour « une transition vers une situation conforme ». Il en résulte que M. A... entend continuer à faire fonctionner son entreprise au moins provisoirement sans décrire de quelle manière il pourrait garantir son impartialité en tant que CRDD, alors qu’il a lui-même indiqué qu’il exerçait aussi dans l’entreprise les fonctions de chercheur, développeur, commercial, ingénieur de recherche, ingénieur d’études et mène différentes expertises, dans des domaines au moins complémentaires, si ce n’est concurrents, de l’activité du CEREMA. Si le requérant souligne ensuite avoir expressément indiqué lors de la réunion du 13 décembre 2022 qu’il était prêt à cesser son activité privée, il ne produit aucun élément probant pour démontrer avoir étudié les modalités concrètes d’une telle cessation, hormis un message indiquant que deux projets de recherche en cours pouvaient être clos dans un délai de deux mois. Il ne produit aucun élément établissant un travail mené sur les conditions juridiques, les délais, ou les mesures envisagées pour faire cesser tout risque de conflit d’intérêts, et que le CEREMA aurait pu étudier, alors que ce dernier fait valoir sans être contesté qu’il avait besoin de pourvoir rapidement le poste dont le recrutement était ouvert au concours. M. A... ne peut, dès lors, soutenir que l’incompatibilité déontologique qui lui est opposée n’est pas fondée.
En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 123-9 du code général de la fonction publique : « L'agent public ne peut exercer, à titre professionnel, une activité privée lucrative de quelque nature que ce soit sous réserve des dispositions des articles L. 123-2 à L. 123-8. / Il est interdit à l'agent public : (…) 4° De prendre ou de détenir, directement ou par personnes interposées, dans une entreprise soumise au contrôle de l'administration à laquelle il appartient ou en relation avec cette dernière, des intérêts de nature à compromettre son indépendance ; / 5° De cumuler un emploi permanent à temps complet avec un ou plusieurs autres emplois permanents à temps complet. ». L’article L. 123-4 du même code prévoit que : « L'agent public lauréat d'un concours ou recruté en qualité d'agent contractuel de droit public peut continuer à exercer son activité privée en tant que dirigeant d'une société ou d'une association à but lucratif pendant une durée d'un an, renouvelable une fois, à compter de son recrutement. ». Il résulte de ces dispositions, qui sont destinées à éviter tout risque de conflits d’intérêts et à garantir la disponibilité du fonctionnaire pour les tâches qui lui sont confiées par l’administration, que l’exercice d’une activité à titre accessoire par un fonctionnaire constitue une dérogation au principe général selon lequel il consacre à ces tâches l’intégralité de son activité professionnelle.
Si la dérogation prévue par l’article L. 123-4 a pour objet de permettre au dirigeant de société recruté comme agent public contractuel de mettre en œuvre sa succession, ou de ne pas abandonner ses fonctions exécutives alors que la durée de son contrat peut être limitée, et de déroger temporairement à son obligation d’exercice exclusif de sa fonction, elle doit cependant être combinée avec les dispositions des articles L. 121-4 et L. 121-5 précédemment cités, la poursuite de l’activité ne pouvant porter atteinte aux principes déontologiques.
Ainsi qu’il a été dit au point 4, M. A... est exposé à un risque de conflit d’intérêts et ne démontre pas avoir défini les modalités concrètes suivant lesquelles il entendrait mettre fin à toute situation de risque de conflit d’intérêts ou mettant en cause le fonctionnement normal, l’indépendance ou la neutralité du service ou entraînant une méconnaissance de tout principe déontologique auxquels tout agent public est tenu. Dès lors, il ne peut se prévaloir, alors que son activité privée est source de risques de conflit d’intérêts, de l’application de l’article L. 123-4 du code général de la fonction publique cité au point 5 pour poursuivre son activité privée.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 325-36 du code général de la fonction publique : « Chaque concours de la fonction publique de l'Etat donne lieu à l'établissement d'une liste classant par ordre de mérite les candidats déclarés aptes par le jury. / Ce jury établit, dans le même ordre, une liste complémentaire afin de permettre le remplacement des candidats inscrits sur la liste principale qui ne peuvent pas être nommés et, éventuellement, de pourvoir des vacances d'emplois survenant dans l'intervalle de deux concours. ». Aux termes de l’article L. 325-37 du même code : « Les nominations à l'issue d'un concours sont prononcées dans l'ordre d'inscription sur la liste principale, puis dans l'ordre d'inscription sur la liste complémentaire. / S'il apparaît, lors de la vérification des conditions requises pour concourir, qui doit intervenir au plus tard à la date de la nomination, qu'un ou plusieurs candidats déclarés aptes par le jury ne réunissent pas ces conditions, il peut être fait appel, le cas échéant, aux candidats figurant sur la liste complémentaire. ».
Il résulte de ce qui précède que le concours ouvre vocation aux candidats reçus à un concours à être nommés, mais ne leur confère pas de droit à être nommé. Si l’administration décide de procéder à une nomination, elle est tenue par l’ordre de classement retenu par le jury.
Il est constant que M. A... a été lauréat du concours de recrutement de CRDD, et a été classé 1er sur liste complémentaire. Ainsi qu’il l’indique, après que le candidat classé sur liste principale a renoncé au bénéfice du concours, il a été sollicité pour que l’administration engage la vérification des conditions requises pour concourir, mentionnées à l’article L. 325-37, avant la nomination. La circonstance que M. A... a été admis par le jury ne lui conférait aucun droit, mais seulement vocation à être nommé dans l’emploi vacant, et le ministre n’était pas tenu de le nommer. Ainsi que cela a été dit au point 4, le ministre a pris sa décision de ne pas nommer M. A... au vu des l’incompatibilité déontologique constatée. Un tel motif ne s’est pas substitué à l’appréciation souveraine du jury quant à l’aptitude de M. A... à accéder aux fonctions de CRDD. Dès lors, le requérant n’est pas fondé à soutenir que le résultat du concours n’a pas été respecté.
En quatrième et dernier lieu, si le requérant soutient que les motifs indiqués par le directeur des ressources humaines du CEREMA sont en réalité autres que ceux portés dans la décision attaquée, ce moyen, qui n’est pas assorti de précisions suffisantes permettant d’en apprécier le bien-fondé, doit être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par M. A... doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature.
Délibéré après l'audience du 11 mai 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Picquet, présidente,
M. Cabon, premier conseiller,
Mme d’Erceville, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2026.
La rapporteure,
G. d’Erceville
La présidente,
P. Picquet
La greffière,
A. Chabanne
La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,