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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309645

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309645

mercredi 21 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309645
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 semaines - 1ère chambre
Avocat requérantMEDJBER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 4 juillet et 1er août 2023, M. A C, représenté par Me Medjber, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 juin 2023 par lequel le préfet de la Mayenne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Mayenne, à titre principal, de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié ", et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, le tout dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article 1er alinéa 3 de l'accord franco-tunisien ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des stipulations de l'article 7 quater de l'accord franco-tunisien et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, concernant la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle n'a pas été précédée de l'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 janvier 2024, le préfet de la Mayenne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Specht-Chazottes, première vice-présidente, pour statuer sur les litiges visés aux articles L. 572-6, L. 614-9 et L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Specht-Chazottes, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application des dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 14 mai 1990, est entré régulièrement en France le 5 octobre 2018, sous couvert d'un visa de court séjour, valable du 1er octobre 2018 au 1er décembre 2018. Depuis lors, il se maintient sur le territoire français en situation irrégulière. Par arrêté du 26 juillet 2019, le préfet de Seine-Saint-Denis lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a assorti sa décision d'une interdiction du territoire français d'une durée d'un an. Le recours formé contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du 5 août 2019 du tribunal administratif de Montreuil. M. C s'est maintenu sur le territoire français et a fait l'objet d'une interpellation et d'une mise en garde à vue par les services de police le 20 juin 2023, à la suite desquelles le préfet de la Mayenne a édicté à son encontre, le même jour, une décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'arrêté a été signé par Mme B, directrice de la citoyenneté de la préfecture de la Mayenne. Par arrêté du 2 mai 2023 publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet lui a donné délégation à l'effet de signer, notamment, toutes les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de cette signataire manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. : (..) ". La décision litigieuse précise les considérations de droit sur lesquelles elle se fonde, et expose en outre les éléments de fait propres à la situation personnelle de M. C sur lesquels le préfet s'est fondé pour décider de l'obliger à quitter le territoire français, notamment son entrée et son maintien en situation irrégulière sur le territoire français ainsi que sa vie privée et familiale. Ainsi, cette décision est régulièrement motivée.

4. En troisième lieu, lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement faire l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français.

5. D'une part, les stipulations de l'article 1er de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié, en matière de séjour et de travail prévoient que : " () Les ressortissants tunisiens résidant régulièrement en France et titulaires, à la date d'entrée en vigueur du présent Accord, d'un titre de séjour dont la durée de validité est égale ou supérieure à trois ans bénéficient de plein droit, à l'expiration du titre qu'ils détiennent, d'une carte de résident valable dix ans. / () / Les ressortissants tunisiens résidant en France et justifiant d'un séjour régulier de moins de trois ans à la date d'entrée en vigueur du présent Accord conservent le bénéfice de l'ancienneté acquise de leur séjour pour l'application des dispositions du présent Accord, en particulier en ce qui concerne la délivrance d'un titre de séjour et de travail d'une durée de dix ans. ". M. C, entré en France en 2018, n'est pas fondé, en tout état de cause, à se prévaloir des stipulations précitées de l'accord du 17 mars 1988, non modifiées par les avenants successifs, qui concernent les ressortissants tunisiens qui résidaient régulièrement en France à la date d'entrée en vigueur de cet accord.

6. D'autre part, aux termes de l'article 7 quater de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié, en matière de séjour et de travail : " Sans préjudice des dispositions du b et du d de l'article 7 ter, les ressortissants tunisiens bénéficient, dans les conditions prévues par la législation française, de la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" ". L'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

7. M. C soutient qu'il remplit les conditions prévues par l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile auquel renvoient les stipulations de l'article 7 quater de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail pour bénéficier d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", ce qui fait obstacle à ce qu'une mesure d'éloignement soit prononcée, dès lors qu'il est marié avec une ressortissante française et qu'ils ont des projets ensemble. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le mariage a été conclu récemment le 4 février 2023, soit quatre mois avant l'édiction de la décision litigieuse. Par ailleurs, si le requérant soutient que leur relation avait débuté plus de trois ans avant leur mariage, il n'établit pas le caractère ancien et stable de la relation invoquée en se bornant à produire des quittances de loyer de 2021 ne mentionnant pas sa compagne, ainsi qu'une attestation de contrat d'électricité du 3 juillet 2023, postérieure au mariage et un récapitulatif de situation de la caisse d'allocations familiales du 28 avril 2023 également postérieure au mariage mentionnant les noms des deux époux. Par ailleurs, si M. C se prévaut d'une bonne intégration en France en faisant valoir la durée de sa présence, depuis 2018, ses activités professionnelles et l'existence d'un solide réseau amical, toutefois, en se bornant à produire des fiches de paye de mars et avril 2021, un certificat de travail pour une durée de cinq mois en 2021, un extrait d'un contrat conclut le 4 janvier 2022 ainsi qu'un contrat à durée déterminée de deux mois conclut en avril 2023, alors au demeurant qu'il ne dispose pas de titre de séjour l'y autorisant, le requérant ne démontre pas une particulière intégration par le travail et n'établit pas l'existence de liens amicaux et sociaux qu'il aurait noués. De même, s'il soutient qu'une tante et des cousins sont présents sur le territoire français, une telle allégation n'est étayée par aucun élément au dossier, alors qu'il n'est pas contesté qu'il a nécessairement conservé des liens, notamment familiaux, dans son pays d'origine, dans lequel il a vécu jusqu'à ses vingt-huit ans. Enfin, s'il soutient qu'il ne présente pas de menace à l'ordre public cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision en litige dès lors que le préfet n'a pas entendu fonder sa décision sur un tel motif. Par suite, il résulte de l'ensemble de ces éléments que le moyen tiré de ce que le requérant ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français au motif qu'il entrerait dans un cas d'attribution de plein droit d'un titre de séjour prévu par les stipulations de l'article 7 quater de l'accord franco-tunisien de 1988 qui renvoient aux dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet n'a pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision attaquée a été prise, ni commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle du requérant.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

9. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier et en particulier de la motivation de l'arrêté attaqué, que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation du requérant avant de prendre la décision fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office.

10. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposé au point 7, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle du requérant.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. C tendant à l'annulation de l'arrêté du 20 juin 2023 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au préfet de la Mayenne et à Me Linda Medjber.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2024.

La magistrate désignée,

F. SPECHT-CHAZOTTES La greffière

J. DIONIS

La République mande et ordonne au préfet de la Mayenne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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