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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309787

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309787

mardi 28 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309787
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantLEUDET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 juillet 2023 et 18 avril 2024, M. A B et Mme G C B, représentés par Me Leudet, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 5 juillet 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 6 mars 2023 de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'ivoire) refusant à Mme G C B la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'enfant étranger de ressortissant français ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande de délivrance de visa, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est intervenue au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est réunie dans une composition régulière ;

- elle procède d'une appréciation erronée de leur lien de filiation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. et Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de M. Revéreau, rapporteur,

- les conclusions de M. Rosier, rapporteur public,

- et les observations de Me Leudet, avocate de M. et Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G C B, ressortissante ivoirienne née le 15 décembre 2002, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité d'enfant de moins de vingt-et-un ans à charge de M. A B, son père allégué, de nationalité française, auprès de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'ivoire). Par décision du 6 mars 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision implicite née le 9 mai 2023, à laquelle s'est substituée une décision expresse du 5 juillet 2023, dont M. B et Mme B demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que l'identité de Mme B et son lien de filiation avec son père allégué ne sont pas établis par les documents d'état civil produits, notamment l'acte de naissance, ainsi que les autres pièces versées au dossier, qui ne présentent pas de caractère probant.

3. Aux termes de l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long séjour dont la durée de validité ne peut être supérieure à un an. / Ce visa peut autoriser un séjour de plus de trois mois à caractère familial () ".

4. S'il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer aux descendants de moins de vingt-et-un ans de ressortissants français les visas qu'ils sollicitent afin de mener une vie familiale normale, elles peuvent toutefois opposer un refus à une telle demande pour des motifs d'ordre public, au titre desquels figurent le défaut de valeur probante des documents destinés à établir l'identité et le lien de filiation allégué.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Pour justifier de l'identité et du lien de filiation de Mme G C B, initialement déclaré par Mme D, sa mère alléguée, les requérants produisent un extrait d'acte de naissance n° 338 du 31 décembre 2002 délivré par un officier d'état civil du centre de Kotobi (Côte d'Ivoire). Si le ministre fait valoir que cet acte ne comporte ni les dates et lieux de naissance des parents déclarés de l'enfant, ni leur nationalité ou leur profession, cette circonstance n'est pas, à elle seule, de nature à lui ôter tout caractère probant. Les requérants versent par ailleurs la copie certifiée conforme d'un extrait d'acte de naissance, établie le 5 septembre 2022 par la sous-préfecture de Kotobi, en exécution d'une ordonnance n° 14/2022 du 14 février 2022 modifiant le jugement n° 110/2021 du 15 décembre 2021 rendu par le tribunal de première instance de Bouaké (Côte d'ivoire), ainsi qu'un acte d'individualité n° 107/2022 du 3 mai 2022 dressé par ce même tribunal, lesquels font état de la rectification des nom et prénom de la demandeuse, initialement déclarée comme étant Mme C E et désormais dénommée Mme G C B, ainsi que son lien de filiation avec M. B. Si le ministre oppose le caractère opportun de ce changement d'identité et de la modification du lien de filiation de l'intéressée à la suite de l'obtention de la nationalité française par M. A B en 2018, les requérants font valoir que ces modifications d'état civil ont eu pour objet de rétablir la filiation paternelle réelle de Mme B, initialement attribuée à M. F, son oncle maternel, sur fausse déclaration de ce dernier et de Mme D, mère alléguée de Mme B, alors que M. B résidait en France lors de la naissance de sa fille, dont il allègue, sans être utilement contredit, n'avoir appris l'existence que tardivement. Enfin, la circonstance, opposée par le ministre, selon laquelle le test ADN produit par les requérants devant le tribunal de première instance de Bouaké et faisant état de leur lien de filiation, ne présentait pas de garanties de fiabilité, n'est pas de nature, à elle-seule, à ôter tout caractère authentique au jugement du 15 décembre 2021, dès lors qu'il appartenait au seul juge ivoirien, devant lequel ce test ADN a été produit, d'en apprécier la portée. Dans ces conditions, sans qu'il soit besoin d'examiner les éléments de possession d'état produits au dossier, l'identité et le lien de filiation de Mme G C B avec M. B doivent être regardés comme étant établis. Par suite, M. et Mme B sont fondés à soutenir qu'en estimant que l'identité de Mme B et son lien de filiation avec son père allégué n'étaient pas établis, la commission de recours a commis une erreur d'appréciation.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 5 juillet 2023 de la commission de recours doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa d'entrée et de long séjour en France demandé par Mme G C B dans un délai de deux mois suivant sa notification, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 200 euros (mille deux cents euros) à verser à M. et Mme B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 5 juillet 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France à Mme G C B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à M. et Mme B la somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, Mme G C B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

M. Revéreau, premier conseiller,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mai 2024.

Le rapporteur,

P. REVÉREAULe président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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