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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309853

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309853

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309853
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 7 juillet 2023, 20 juillet 2023 et 21 mai 2024, M. F A H et Mme C E, agissant en leur nom et en qualité de représentants légaux des enfants mineurs B D A et G A, représentés par Me Pronost, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'admettre provisoirement Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 7 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 2 février 2023 de l'autorité consulaire française au Cameroun refusant à Mme E la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de membre de famille d'un réfugié ;

3°) d'annuler la décision du 6 juillet 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions des 20 mars 2023 de l'autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun) refusant à Mme E et aux enfants mineurs B D A et G A la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France en qualité de membres de famille d'un réfugié ;

4°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes de visas dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 440 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Ils soutiennent que :

S'agissant de la décision du 7 juin 2023 :

- il n'est pas établi que la commission de recours ait été régulièrement composée ;

- la décision contestée procède d'une appréciation erronée de la situation de Mme E ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision du 6 juillet 2023 :

- il n'est pas établi que la commission de recours ait été régulièrement composée ;

- la commission de recours a méconnu les dispositions de l'article L. 232-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'elle n'a pas procédé à la communication des motifs de la décision contestée ;

- la décision de la commission de recours est insuffisamment motivée ;

- la décision contestée procède d'une appréciation erronée de leur situation personnelle et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 avril 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Revéreau,

- les conclusions de Mme Massiou, rapporteure publique,

- et les observations de Me Pronost, avocate de M. A H et Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. M. F A H, ressortissant camerounais, né le 20 novembre 1986, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 6 novembre 2019. Mme C E, ressortissante camerounaise, née le 21 juillet 1991, son épouse alléguée, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française au Cameroun, en qualité de membre de famille d'un réfugié. Par une décision du 2 février 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision du 7 juin 2023, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre cette décision consulaire. Mme E et les enfants mineurs B D A et G A, nés le 18 janvier 2023, fille et fils allégués du couple, ont sollicité la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun), en qualité de membres de famille d'un réfugié. Par des décisions du 20 mars 2023, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision du 6 juillet 2023, dont M. A H et Mme E demandent également l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 7 février 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce qu'elle soit provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours du 7 juin 2023 :

3. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré du caractère frauduleux de la tentative d'obtention d'un visa d'entrée et de long séjour en France par Mme E au titre de la réunification familiale, dès lors que le réunifiant ne l'a pas déclaré comme épouse lors de l'introduction de sa demande d'asile et qu'elle ne justifie pas d'éléments de possession d'état permettant d'établir l'existence d'un lien matrimonial.

4. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux.".

5. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents d'état civil produits, ainsi que l'absence d'éléments de possession d'état justifiant d'un lien familial.

6. Aux termes de l'article L 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ".

7. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

8. Afin d'établir l'existence d'un lien matrimonial entre eux, les requérants produisent un acte de mariage n° 2015/CE7705/M/121 dressé par un officier d'état civil de la commune de Yaoundé (Cameroun) faisant état de leur mariage civil le 26 décembre 2015, une attestation d'existence de souche établie par le même centre d'état-civil le 23 septembre 2021 ainsi qu'une copie de cet acte obtenue dans le cadre d'une levée d'acte réalisée à la demande de l'autorité consulaire le 16 mars 2021. Les mentions de ces documents sont concordantes avec celles figurant dans la fiche familiale de référence adressée par le réunifiant à l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), et dans la fiche de renseignement sur la situation matrimoniale et familiale de M. A H, communiquée au bureau des familles de réfugié de la direction de l'immigration du ministère de l'intérieur et des outre-mer. Si le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir, d'une part, que M. A H s'est déclaré célibataire lors du dépôt de sa demande d'asile effectuée devant l'office français de protection des réfugiés et apatrides et craignant d'être persécuté dans son pays d'origine en raison de son homosexualité, d'autre part, qu'il a déclaré lors de l'entretien qu'il a eu avec un officier de protection de l'OFPRA le 10 avril 2018, avoir contracté un mariage de convenance en 2010 avec une femme avec laquelle il a eu trois enfants, nés en 2011, 2013 et 2015, afin de dissimuler son orientation sexuelle, sans alors évoquer son mariage avec Mme E célébré en 2014, et enfin, que M. A H n'a mentionné son mariage avec cette dernière que le 4 décembre 2019 lorsqu'il a renseigné la fiche familiale de référence précitée, adressée à l'OFPRA, ces contradictions dans les déclarations du requérant, dans le cadre de sa demande de protection, ne sont pas de nature à remettre en cause le caractère probant des documents d'état civil précités. Au surplus, il ressort des pièces du dossier qu'ultérieurement à la décision attaquée, Mme E a donné naissance aux enfants B D A et G A, dont le lien de filiation avec le réunifiant n'est pas sérieusement contesté. Les requérants versent par ailleurs au dossier de nombreux éléments de possession d'état, tel que des documents attestant des démarches entreprises auprès de l'OFPRA afin d'obtenir la délivrance d'un certificat d'état civil valant acte de mariage, un avis d'imposition commun, des déclarations auprès de la Caisse d'allocation familiale, des preuves de l'envoi de mandats financiers de M. A H à Mme E à compter du mois de mars 2020, ainsi que des témoignages de proches et des photographies du couple. Dans ces conditions, et en dépit des incohérences affectant les déclarations de M. A H dans le cadre de sa demande d'asile, la réalité du lien matrimonial entre les requérants doit être tenue pour établie. Par suite, en refusant à Mme E le visa demandé en raison du caractère frauduleux de sa tentative d'obtention d'un visa au titre de la réunification familiale, la commission de recours contre les refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision du 7 juin 2023 d'une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre la décision du 7 juin 2023 de la commission de recours, que ladite décision doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours du 6 juillet 2023 :

10. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré du caractère frauduleux de la tentative d'obtention par Mme E de visas d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale, à son profit et au profit des enfants mineurs B D A et G A, alors que le réunifiant s'est déclaré célibataire et n'a pas déclaré Mme E comme épouse dans le cadre de sa demande d'asile.

11. D'une part, il ressort des éléments indiqués au point 8 que le lien matrimonial entre M. A H et Mme E doit être regardé comme étant établi par les pièces du dossier. D'autre part, le ministre ne conteste pas le lien de filiation unissant les enfants mineurs B D A et G A avec M. A H. Dans ces conditions, en opposant à Mme E le caractère frauduleux de sa tentative d'obtention de visas, pour elle et les enfants, au titre de la réunification familiale, la commission de recours a entaché sa décision du 6 juillet 2023 d'une erreur d'appréciation.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre la décision du 6 juillet 2023 de la commission de recours, que ladite décision doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas d'entrée et de long séjour en France demandés par Mme E et les enfants mineurs B D A et G A, dans un délai de deux mois suivant sa notification, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Mme E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pronost, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'État.

D E C I D E :

Article 1 : Les décisions du 7 juin 2023 et du 6 juillet 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer des visas d'entrée et de long séjour en France à Mme E et aux enfants B D A et G A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Pronost la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'État.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. F A H, à Mme C E, à Me Pronost et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

Le rapporteur,

P. REVEREAU

Le président,

P. BESSE

La greffière,

A-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun,

contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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