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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310087

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310087

lundi 17 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310087
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPOULARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 juillet 2023, Mme K H F, agissant tant en son nom propre qu'en qualité de représentante légale des enfants mineurs G C, H C et B C, ainsi que Mme D A, représentées par Me Poulard, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 7 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions du 9 décembre 2022 de l'ambassade de France en Guinée et en Sierra Léone refusant de délivrer à Mme A ainsi qu'à G C, à H C et à J des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Poulard d'une somme de 1 800 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elles soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que les documents d'état civil produits permettent d'établir l'identité des demandeurs de visas ainsi que les liens de filiation allégués ;

- s'agissant de Mme A et de la jeune J, elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il est justifié du décès du père de la jeune J et que, Mme A étant devenue majeure, elle n'a plus à justifier d'un jugement portant délégation de l'autorité parentale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 25 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Templier, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique du 27 mai 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme K H F, ressortissante guinéenne, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugiée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 9 juillet 2021. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées par Mme D A ainsi que pour les jeunes G C, H C et B C, ses enfants allégués. L'ambassade de France en Guinée et en

Sierra Léone a toutefois rejeté ces demandes par quatre décisions du 9 décembre 2022. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités par une décision née le 7 avril 2023, dont les requérantes demandent l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs, l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

4. En outre, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Par ailleurs, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

En ce qui concerne Mme A et J :

6. Il ressort des indications figurant dans l'accusé de réception adressé par la commission aux requérantes que la décision attaquée doit être regardée comme étant fondée sur les mêmes motifs que les décisions consulaires auxquelles elle s'est substituée, tirés, d'une part, de ce que les demandeuses de visas n'avaient pas justifié de leur identité et de leur situation de famille, les documents produits n'étant pas probants et, d'autre part, de ce que les documents produits à l'appui des demandes de visas ne permettent pas de démontrer que le lien de filiation n'est établi qu'à l'égard de la réunifiante ou que l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ou bien que les demandeuses auraient été confiées à Mme F par un jugement de délégation de l'autorité parentale.

7. Pour justifier de l'identité des deux demandeuses et de leur lien familial avec la réunifiante, les requérantes produisent, s'agissant de Mme A, le jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance n° 6915 rendu le 15 mars 2021 par le tribunal de première instance de Conakry II (Guinée), ainsi que l'acte de naissance n° 2605 dressé le 30 mars 2021, qui en assure la transcription et, s'agissant de J, le jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance n° 6909, rendu le 15 mars 2021 par le même tribunal de première instance de Conakry II ainsi que l'acte de naissance n° 2606 dressé le 30 mars 2021, qui en assure la transcription. Il ressort des pièces du dossier que les mentions de ces différents documents concordent entre elles ainsi qu'avec celles des passeports des demandeuses, également versés aux débats. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas produit de mémoire en défense, ne remet pas en cause le caractère probant de l'ensemble de ces documents. Dès lors, l'identité de Mme A et celle de J ainsi que leur lien familial avec la réunifiante doivent être regardés comme établis. Par suite, les requérantes sont fondées à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités au motif tiré de ce que les deux demandeuses n'avaient pas justifié de leur identité et de leur situation de famille.

8. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 561-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les articles () L. 434-3 à L. 434-5 () sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement ". Aux termes de l'article L. 434-3 du même code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux ". Et aux termes des dispositions de l'article L. 434-4 de ce code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

9. Il résulte des dispositions précitées que le bénéfice de la réunification familiale peut être demandé pour les enfants du demandeur et de son conjoint mais aussi pour les enfants dont la filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint, ou dont l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ou pour les enfants qui sont confiés au demandeur ou à son conjoint, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère.

10. D'une part, il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes d'un jugement supplétif tenant lieu d'acte de décès n° 134 rendu le 30 mars 2023 par le tribunal de première instance de Dixinn (Guinée), que M. E I, père de J, est décédé le 1er novembre 2021 à Conakry. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme D A, née le 31 août 2004, justifie, par la production d'un jugement de délégation de l'autorité parentale n° 1960 rendu le 15 décembre 2021 par le tribunal de première instance de Dixinn, que sa mère s'est vu déléguer l'exercice de l'autorité parentale sur sa fille lorsque cette dernière était encore mineure. Dès lors, les requérantes sont fondées à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une seconde erreur d'appréciation en refusant de délivrer aux demandeuses les visas sollicités pour ce second motif.

En ce qui concerne G C et H C :

11. Il ressort des indications figurant dans l'accusé de réception adressé par la commission aux requérantes que la décision attaquée doit être regardée comme étant fondée sur les mêmes motifs que les décisions consulaires auxquelles elle s'est substituée, tirés, d'une part, de ce que les demandeurs n'avaient pas justifié de leurs identités et de leur situation de famille, les documents produits n'étant pas probants et, d'autre part, de ce que leurs déclarations conduisaient à conclure à l'existence d'une tentative frauduleuse pour obtenir des visas au titre de la réunification familiale.

12. Pour justifier de l'identité des demandeurs et de leur lien familial avec la réunifiante, les requérantes produisent, s'agissant G C, le jugement supplétif n° 6908, rendu le 15 mars 2021 par le tribunal de première instance de Conakry II, ainsi que l'acte de naissance n° 2603 qui en assure la transcription et, s'agissant H C, le jugement supplétif n° 6913, rendu le 15 mars 2021 par le tribunal de première instance de Conakry II, ainsi que l'acte de naissance n° 2604 en date du 30 mars 2021 qui en assure la transcription. Il ressort des pièces du dossier que les mentions de ces différents documents concordent entre elles ainsi qu'avec celles des passeports des demandeurs, également versés aux débats. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas produit de mémoire en défense, ne remet au demeurant pas en cause le caractère probant de ces documents. Dès lors, l'identité de G C et de H C, ainsi que leur lien familial avec la réunifiante doivent être regardés comme établis. Par suite, les requérantes sont fondées à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités pour les motifs précités.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme F et Mme A sont fondées à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

14. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme A ainsi qu'à G C, à H C et à J. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux intéressés les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

15. Mme F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions, sous réserve que Me Poulard renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 7 avril 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A ainsi qu'à G C, à H C et à J les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Poulard la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme K H F, à Mme D A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Poulard.

Délibéré après l'audience du 27 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juin 2024.

Le rapporteur,

P. TEMPLIER

La présidente,

M. LE BARBIERLe greffier,

A. CORTETLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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