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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310204

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310204

mercredi 27 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantL'HELIAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 juillet 2023, M. B A, représenté par Me L'Helias, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 juin 2023 par lequel la préfète de la Mayenne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Mayenne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 ou, à défaut, de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, à titre infiniment subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète a manifestement mal apprécié les conséquences de sa décision sur sa situation personnelle ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle n'est pas suffisamment motivée ; la préfète n'apporte pas la preuve de ce qu'il serait légalement admissible dans un autre pays que la Turquie ;

Sur la décision le contraignant à se présenter à la police pour indiquer ses diligences dans la préparation de son départ :

- l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire la prive de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, la préfète de la Mayenne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martin, président-rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique du 9 octobre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant turc né le 1er avril 1953, marié et père de quatre enfants, a divorcé en 1999 et est venu seul s'établir en France en novembre 2001. Après avoir demandé en vain l'asile, il a épousé, le 8 mars 2003, une ressortissante française, elle-même mère de deux enfants issus d'une précédente union. Il a obtenu un titre de séjour en tant que conjoint de Française, valable du 10 mars 2003 au 3 mars 2004. Son épouse est toutefois décédée le 18 octobre 2003 d'une rupture d'anévrisme. M. A a travaillé dans des entreprises du secteur du bâtiment et s'est vu délivrer des titres de séjour en tant que salarié de 2006 à 2016. Le 24 février 2016, le préfet de la Mayenne lui a opposé un refus de séjour mais a ensuite délivré à l'intéressé une nouvelle carte de séjour, en qualité de salarié, valable du 7 décembre 2017 au 6 décembre 2018. M. A a alors demandé, le 21 mai 2019, un nouveau titre de séjour, à titre principal, en tant que travailleur temporaire, à titre subsidiaire, sur le fondement des articles L. 313-14 et L. 313-11, 7° alors en vigueur du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le 7 juillet 2021, la commission du titre de séjour a émis un avis défavorable à la délivrance d'un titre. Par un arrêté du 30 juin 2023, la préfète de la Mayenne a refusé à l'intéressé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. Samuel Gesret, secrétaire général de la préfecture de la Mayenne. Par un arrêté du 6 février 2023, publié le jour même au recueil des actes administratifs spécial de l'Etat dans ce département, la préfète de la Mayenne lui a donné délégation à l'effet de signer tous les actes, décisions, arrêtés relevant des attributions de l'Etat dans le département à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions relatives au séjour et à l'éloignement des étrangers. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant refus de séjour :

Sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

4. L'arrêté attaqué, en tant qu'il porte refus de séjour, vise notamment l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles L. 435-1 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il retrace le parcours de M. A depuis son entrée sur le territoire français et expose de manière suffisamment détaillée les raisons pour lesquelles la préfète de la Mayenne a estimé que l'intéressé ne pouvait se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'un des articles précités. Dans ces conditions, la décision portant refus de séjour doit être regardée comme étant suffisamment motivée tant en droit qu'en fait.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée déterminée ou qui fait l'objet d'un détachement conformément aux articles L. 1262-1, L. 1262-2 et L. 1262-2-1 du code du travail se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A perçoit une pension de retraite qui, cumulée avec la pension de réversion de son épouse défunte, s'élève à 194 euros par mois. Agé de 70 ans, il déclare qu'il souhaite pouvoir travailler tant qu'il en a la force, afin de pouvoir compléter sa retraite mais ne produit ni contrat de travail, ni autorisation de travail. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que la préfète de la Mayenne aurait méconnu l'article L. 421-3, cité ci-dessus, en refusant de lui délivrer un titre de séjour en tant que salarié temporaire.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

8. M. A fait valoir qu'il s'est constitué un réseau relationnel et familial en France, qu'il a gardé des liens avec les enfants de son épouse défunte, qu'il se rend habituellement sur la tombe de cette dernière, notamment avec ses beaux-enfants, qu'il ne peut évidemment pas retourner en Turquie car, même si trois de ses quatre enfants y vivent, ils ne pourront pas l'accueillir car ils ont tout perdu lors du tremblement de terre, qui s'est produit à Kahramanmaras le 6 février 2023, et vivent depuis dans des tentes de secours. Aucune de ces allégations n'étant étayée par un commencement de preuve, la condition à laquelle l'article L. 435-1, cité-ci-dessus, subordonne l'admission exceptionnelle au séjour, tenant à la justification de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels, ne peut en l'espèce être regardée comme remplie. Par suite, le moyen tiré de ce que la préfète de la Mayenne aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant au requérant l'admission exceptionnelle au séjour doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

10. Le requérant se prévaut de l'ancienneté de sa présence en France, de près de vingt-deux ans à la date de l'arrêté attaqué. Il fait valoir qu'il a de nombreux amis dans le quartier Saint-Nicolas de Laval et qu'il paye le loyer de son logement. Il n'en apporte toutefois aucune preuve. En admettant qu'il soit toujours en relation avec ses beaux-enfants, il indique aussi avoir conservé des liens avec ses enfants et petits-enfants établis en Turquie. Il ne conteste pas l'allégation de la préfète selon laquelle il maîtrise mal le français en dépit de l'ancienneté de sa présence en France. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que la préfète de la Mayenne aurait méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer un titre de séjour. De même, le moyen tiré de ce que la préfète aurait manifestement mal apprécié les conséquences de sa décision sur la situation du requérant doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). ".

12. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 8 et 10, la préfète de la Mayenne n'a pas, en faisant obligation au requérant de quitter le territoire français, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. En second lieu, alors que la décision attaquée a été rendue après que la commission du titre de séjour a eu entendu M. A, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision n'aurait pas été précédée d'un examen sérieux de la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne l'autre moyen soulevé à l'encontre de la décision fixant le pays de destination :

14. M. A soutient craindre de retourner vivre en Turquie où ses enfants ne pourront l'accueillir, ceux-ci ayant tout perdu lors du séisme qui s'est produit le 6 février 2023. Ses allégations ne sont toutefois assorties d'aucune précision de nature à permettre au tribunal d'en apprécier les conséquences sur sa situation personnelle en cas de retour dans son pays. Par suite, alors même qu'il n'est admissible dans aucun autre pays, le moyen tiré de ce que la préfète de la Mayenne aurait méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en désignant la Turquie comme pays de renvoi doit être écarté.

En ce qui concerne la décision obligeant le requérant à se présenter chaque jeudi au commissariat de police de Laval pour y indiquer ses diligences dans la préparation de son départ :

15. L'ensemble des moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, opposée à M. A, ayant été écartés, l'intéressé n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision pour demander, par voie de conséquence, l'annulation de la décision l'obligeant à se présenter chaque jeudi au commissariat de police de Laval afin d'y indiquer ses diligences dans la préparation de son départ.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 30 juin 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions présentées en ce sens par M. A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le juge ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par M. A, qui est la partie perdante dans la présente instance, doivent, dès lors, être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de la Mayenne.

Délibéré après l'audience du 9 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Martin, président,

Mme Martel, première conseillère,

Mme Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 novembre 2024.

Le président-rapporteur,

L. MARTIN

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

C. MARTEL

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne à la préfète de la Mayenne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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