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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310333

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310333

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310333
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 17 juillet 2023 et les 25 avril et 3 juin 2024, M. D H, agissant en son nom propre et en qualité de représentant légal de l'enfant Jephte H, ainsi que M. F H, représentés par Me Pronost, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'admettre M. D H au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 24 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision implicite de l'autorité consulaire française à G (République démocratique du Congo) refusant de délivrer à M. F H et Jephte H des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 440 euros à verser à leur conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas établi que la commission de recours était régulièrement composée lors de la séance au cours de laquelle la décision attaquée a été prise ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- l'identité des demandeurs et leur lien de filiation avec le réunifiant sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- le motif tiré de ce que le réunifiant doit être regardé comme ayant renoncé à sa demande de réunification est entaché d'une erreur de droit, d'une erreur d'appréciation et d'une erreur de fait ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

M. H a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tavernier,

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public,

- et les observations de Me Pronost, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. D H, ressortissant congolais, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 10 janvier 2018. Des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été sollicités pour M. F H et Jephte H auprès de l'autorité consulaire française à G (République démocratique du Congo), laquelle a implicitement rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision de refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités par une décision du 24 août 2023, dont M. D H et M. F H demandent l'annulation au tribunal, chacun en ce qui le concerne.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 24 janvier 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. D H au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a, dès lors, plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais () ". Pour l'application de ces dispositions, l'article R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5. Elle est déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle résident ces personnes ".

4. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

5. La décision attaquée est fondée sur le motif tiré de ce que, M. D H n'ayant pas répondu aux sollicitations de l'administration relatives à l'instruction de son dossier de demande de réunification familiale, doit être regardé comme ayant renoncé à ladite demande.

6. Contrairement à ce que soutient le ministre en défense, le motif mentionné au point 5 du présent jugement ne constitue pas un motif d'ordre public susceptible de fonder le refus de délivrance de visas sollicités en qualité de membres de famille d'un ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié. Au demeurant, il est constant que l'intéressé est l'auteur du recours administratif préalable obligatoire introduit devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France et qu'il a, ainsi, nécessairement manifesté son assentiment aux demandes de visas présentées pour ses deux enfants allégués au titre de la réunification familiale. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités.

7. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, le ministre fait valoir que les documents d'état civil produits à l'appui des demandes de visas ne sont pas probants et que les demandeurs ne sont, en tout état de cause, pas éligibles à la procédure de réunification familiale en raison de leur âge.

9. Pour justifier de l'identité des demandeurs et du lien de filiation les unissant au réunifiant, les requérants produisent les jugements supplétifs n° R.C. : 4455 et n° R.C. : 4454, rendus le 2 mai 2019 par le tribunal pour enfants de G/E, indiquant que M. F H et Jephte H sont respectivement nés les 12 juin 2002 et 31 mars 2007 de l'union du réunifiant avec, s'agissant du premier demandeur, Mme A B et, s'agissant du second, Mme I H. Il ressort des pièces du dossier que les informations relatives à l'état civil des demandeurs y figurant coïncident avec celles mentionnées dans les actes de naissances pris pour leur transcription et avec celles figurant dans les passeports des intéressés, également versés au débat. S'il ressort des pièces du dossier, d'une part, que le réunifiant a fourni à l'OFPRA quelques déclarations incohérentes et, d'autre part, qu'une tierce personne, mère du troisième enfant de ce dernier et qui réside en France, a déclaré il y a plus de dix ans être la mère biologique des intéressés en commettant une erreur sur leurs dates de naissance respectives, cette circonstance, pour regrettable qu'elle soit, ne suffit pas à elle seule à remettre en cause la valeur probante des jugements supplétifs susmentionnés, lesquels ne sont pas sérieusement contestés et permettent de tenir pour établis l'identité des demandeurs et leur lien de filiation avec le réunifiant. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motif sollicitée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

10. En outre, il résulte des dispositions mentionnées au point 3 que l'âge de l'enfant pour lequel il est demandé qu'il puisse rejoindre son parent réfugié sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être apprécié à la date de la demande de réunification familiale, c'est-à-dire à la date à laquelle est présentée la demande de visa à cette fin, sans qu'aucune condition de délai ne puisse être opposée. La circonstance que cette demande de visa ne peut être regardée comme effective qu'après son enregistrement par l'autorité consulaire, qui peut intervenir à une date postérieure, est sans incidence à cet égard. Par ailleurs, lorsqu'une nouvelle demande de visa est déposée après un premier refus définitif, il convient, pour apprécier l'âge de l'enfant, de tenir compte de cette demande, et non de la première demande.

11. Contrairement à ce que fait valoir le ministre en défense et eu égard aux dates de naissance des demandeurs figurant dans les jugements supplétifs mentionnés au point 8, à la date à laquelle ont été présentées les demandes de visas, soit le 4 décembre 2019, les intéressés étaient âgés de moins de dix-neuf ans et étaient donc éligibles à la procédure de réunification familiale. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motif sollicitée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à M. F H et à Jephte H. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux intéressés les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

14. M. D H a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions, sous réserve que Me Pronost renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission de M. D H au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 24 août 2023 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. F H et à Jephte H les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Pronost la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D H, à M. F H, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pronost.

Délibéré après l'audience du 24 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIER La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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