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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310471

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310471

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310471
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 juillet 2023 et 16 mai 2024, M. A G J et Mme C F D, agissant en leur nom et en qualité de représentants légaux des enfants mineurs E, H et I A G, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 4 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions du 9 décembre 2022 de l'autorité consulaire française à Nairobi (Kenya) refusant à Mme F D et aux enfants mineurs E, H et I A G la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France en qualité de membres de famille de réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes de visas dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1800 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à leur conseil sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de la situation des demandeurs ;

- cette même décision procède d'une erreur de fait et d'une appréciation manifestement erronée tant des actes d'état civil que des éléments de possession d'état produits ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés et que la décision attaquée pouvait être légalement fondée sur un autre motif, tiré de ce que les requérants ne justifient pas, avant la date d'introduction de la demande d'asile de M. G J, de l'existence d'une vie commune suffisamment stable et continue.

M. G J a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Revéreau,

- et les observations de Me Pavy, substituant Me Pollono, avocate de Mme F D et M. G J.

Considérant ce qui suit :

1. M. A G J, ressortissant somalien, née le 3 mars 1990, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 28 août 2019. Mme C F D, née le 20 janvier 1986, son épouse alléguée, et les enfants mineurs E A G, née le 6 juin 2010, H A G, né le 20 septembre 2012 et I A G, née le 10 mars 2014, leurs filles et fils allégués, ont sollicité la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité consulaire française à Nairobi (Kenya), en qualité de membres de famille d'un réfugié. Par des décisions du 9 décembre 2022, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision du 4 mai 2023, dont Mme F D et M. G J demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que des passeports frauduleux ayant été produits au dossier, l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec le réunifiant ne sont pas établis.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux.".

4. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France. Figure aux nombres de ces motifs le défaut de valeur probante des actes d'état civil produits.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ", ce dernier disposant que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Afin d'établir l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec le réunifiant, les requérants produisent, s'agissant de Mme F D, un certificat de naissance n° EFRS/147/BC/22 dressé le 1er janvier 2022 par l'autorité consulaire somalienne au Kenya et un certificat de mariage coutumier, établi par le président du tribunal du district du mont Hakaba (Somalie) ainsi que, concernant les enfants mineurs E, H et I A G, des certificats d'identité et de naissance délivrés par le service d'état civil de la commune de Baidao (Somalie), l'intégralité de ces documents faisant état des liens familiaux des demandeurs avec le réunifiant. Les éléments d'état civil y figurant sont conformes à ceux mentionnées dans la note du 15 mars 2022 de l'office français de protection des réfugiés et apatrides adressée à la direction de l'immigration, versés au débat par les requérants, reconnaissant à Mme F D la seule qualité de concubine à la date de l'introduction de la demande d'asile par le réunifiant, au regard de la minorité de ce dernier à la date du mariage coutumier. Si l'administration oppose le caractère frauduleux des passeports produits devant l'autorité consulaire à l'appui des demandes de délivrance de visas des enfants H et I A G, d'une part, cette circonstance, qui n'est pas contestée par les requérants, n'est pas de nature, à elle seule, à établir le caractère apocryphe des actes d'état civil produits. D'autre part, M. G J et Mme F D justifient avoir obtenu pour ces deux enfants, antérieurement à la date de la décision attaquée, la délivrance de nouveaux passeports par les autorités somaliennes, dont le caractère authentique n'est pas contesté. Dans ces circonstances, l'identité des demandeurs et leur lien familial avec le réunifiant doivent être regardés comme étant établis. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les éléments de possession d'état dont se prévalent par ailleurs les requérants, ces derniers sont fondés à soutenir qu'en estimant que l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec le réunifiant ne sont pas établis, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

8. Toutefois l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Dans son mémoire en défense, le ministre de l'intérieur et des outre-mer se prévaut, pour justifier du bien-fondé de la décision attaquée, de ce que les requérants ne justifient pas de l'existence d'une vie commune suffisamment stable et continue avant la date d'introduction de demande d'asile de M. G J.

10. Il est constant que, si M. G J et Mme F D se sont mariés sous la forme coutumière le 10 janvier 2008, l'état civil du réunifiant, tel qu'enregistré par l'office français de protection des réfugiés et apatrides, fait apparaître sa qualité de concubin de la demandeuse, ainsi que cela ressort de la note établie par le directeur général de l'Ofpra le 15 mars 2022, et l'existence de quatre enfants, dont les trois demandeurs de visas, nés de cette union entre 2009 et 2014. Dès lors, l'existence d'un lien de concubinage stable et continu des requérants avant la demande d'asile de M. G J doit être tenue pour établie. Dans ces conditions, la substitution de motif demandée par le ministre doit être écartée.

11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 4 mai 2023 de la commission de recours doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

12. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas d'entrée et de long séjour en France demandés pour Mme F D et les enfants mineurs E, H et I A G, dans un délai de deux mois suivant sa notification, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. M. G J a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pollono, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'État.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 mai 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer des visas d'entrée et de long séjour en France à Mme F D et aux enfants mineurs E, H et I A G dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A G J, à Mme C F D, à Me Pollono et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

Le rapporteur,

P. REVEREAU

Le président,

P. BESSE La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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