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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310632

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310632

lundi 1 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310632
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantBREY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 juillet 2023, M. C B et Mme A D, agissant en leurs noms propres et en qualité de représentants légaux des enfants E C B et F C B, représentés par Me Brey, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 27 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions implicites de l'autorité consulaire française à Khartoum (Soudan), refusant de délivrer à Mme D et aux enfants E C B et F C B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale, a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros, à verser à leur conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il n'est pas justifié que la commission s'est effectivement réunie ni qu'elle était régulièrement composée lors de l'examen du recours ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur de fait s'agissant de l'identité des demandeurs de visas et de leurs liens familiaux avec le réunifiant au regard tant des documents produits que des éléments de possession d'état dont ils justifient ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Glize a été entendu au cours de l'audience publique du 10 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant érythréen, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 14 septembre 2016. Un visa de long séjour a été sollicité au titre de la réunification familiale pour sa conjointe déclarée Mme D et ses enfants allégués E C B et F C B, auprès de l'autorité consulaire française à Khartoum (Soudan), dont le silence a fait naître trois décisions implicites de refus. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions de refus, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités par une décision née le 27 juin 2023 dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

3. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial des intéressés avec la personne bénéficiaire.

4. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

5. Il ressort des pièces du dossier et notamment des termes de la requête à laquelle l'administration n'a pas entendu répondre, que la décision implicite de rejet attaquée est fondée sur le motif tiré ce que l'identité des demandeurs et leur lien familial avec le réunifiant ne sont pas établis.

En ce qui concerne E C B et F C B :

6. Pour justifier de l'identité de E C B et F C B et du lien de filiation les unissant au réunifiant, les requérants produisent des certificats de naissance établis par les autorités érythréennes ainsi que des certificats de baptême délivrés par l'église orthodoxe patriarche d'Erythrée. Si ces documents ne peuvent être regardés comme des actes d'état civil au sens de l'article 47 du code civil, ils peuvent être pris en compte, le cas échéant, pour déterminer l'existence d'une situation de possession d'état. Il ressort, par ailleurs, de la fiche familiale de référence complétée par le réunifiant ainsi que de son récit auprès de l'OFPRA daté du 27 janvier 2016, que M. B a déclaré de manière constante que E C B et F C B étaient ses enfants. En outre, il ressort des pièces du dossier que les deux enfants ont été enregistrés par le Haut-commissariat aux réfugiés sous cette même identité, le 14 avril 2022. Dès lors, l'identité de E C B et F C B et leur lien de filiation avec le réunifiant doivent être tenus pour établis. Dans ces conditions, faute de production par l'administration dans le cadre de la présente instance, en dépit de la mesure d'instruction diligentée, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en tant qu'elle concerne E C B et F C B.

En ce qui concerne Mme D :

7. Pour justifier de l'identité de Mme D, les requérants produisent le certificat de naissance n°32/444/2022 établi le 30 juin 2022 par les autorités érythréennes indiquant que l'intéressée est née le 23 août 1991. Si ce certificat de naissance ne peut être regardé comme un acte d'état civil au sens de l'article 47 du code civil, il peut être pris en compte, le cas échéant, pour déterminer l'existence d'une situation de possession d'état. Il ressort, par ailleurs, des pièces du dossier que Mme D a été enregistrée par le Haut-commissariat aux réfugiés et que la carte qui lui a été remise à cette occasion présente des informations concordantes avec celles figurant dans le certificat de naissance. En outre, pour justifier du lien familial l'unissant au réunifiant, les requérants produisent, un certificat établi par les autorités érythréennes et mentionnant leur mariage célébré le 4 mai 2010. Il n'est, par ailleurs, pas contesté que M. B a déclaré l'existence de sa compagne à l'OFPRA tout au long de sa demande d'asile. Dans ces conditions, eu égard à ce qui a été au point précédent, l'identité de Mme D et le lien de concubinage l'unissant à M. B au sens du 2° des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doivent être tenus pour établis. Par suite, faute de production par l'administration dans le cadre de la présente instance, en dépit de la mesure d'instruction diligentée, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en tant qu'elle concerne Mme D.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique seulement mais nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme A D, à E C B et à F C B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Brey, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 27 juin 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A D, à E C B et à F C B les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Brey la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Mme A D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Brey.

Délibéré après l'audience du 10 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2024.

La rapporteure,

J. GLIZE

La présidente,

M. LE BARBIERLa greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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