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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310845

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310845

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310845
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantSCP PIGEAU CONTE MURILLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 juillet 2023, Mme H J, M. C J, M. K J et Mme B J, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale des enfants G J, I J, D J, F J et E J, représentés par Me Murillo, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 24 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 20 février 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de leur délivrer des visas de long séjour en qualité de membres de la famille d'un réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ces visas dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 février 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- la décision peut également être fondée sur le motif tiré de ce que le réunifiant représente une menace à l'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- et les conclusions de M. Guilloteau, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A L J, ressortissant afghan, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 16 décembre 2020. Des demandes de visas de long séjour ont été déposées pour Mme B J, qui se présente comme son épouse, et Mme H J, M. C J, M. K J et les enfants G J, I J, D J, F J et E J, présentés comme les enfants du couple, auprès de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) au titre de la réunification familiale. Par des décisions du 20 février 2023, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite née le 24 mai 2023, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Les dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent que si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d'une demande de visa fait l'objet d'une décision implicite de rejet, cette décision implicite, qui se substitue à la décision initiale, doit être regardée comme s'étant appropriée les motifs de la décision initiale. Les décisions consulaires comportent une case cochée et la mention " Vos déclarations conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale. ".

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". L'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial de l'épouse et des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Il ressort des pièces du dossier que le passeport et la carte nationale d'identité de chacun des demandeurs de visas ont des mentions, dont notamment celles relatives à leur nom, prénom, date et lieu de naissance, et numéro personnel, concordantes. Ces données sont également concordantes avec celles renseignées par M. J lors de l'établissement de sa fiche familiale de référence le 9 mars 2021, hormis la date de naissance de Mme abida J. Cette dernière circonstance ne peut toutefois à elle seule, et eu égard à ce qui précède, établir l'existence d'une fraude en ce qui la concerne. Par ailleurs, s'agissant du lien matrimonial, les requérants produisent une copie certifiée conforme d'un certificat de mariage établi par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 10 juin 2022, sur le fondement de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ce certificat fait état de ce que M. A L, né le 1er janvier 1971, et Mme M J, née le 1er janvier 1977, se sont mariés le 1er janvier 1999 à " Kotkai, Kounar (Afghanistan) ". Aucune procédure d'inscription de faux n'a été engagée à l'encontre de ce certificat de mariage, de sorte que les énonciations qu'il comporte font foi, s'agissant, notamment, de l'existence du lien matrimonial unissant Mme J antérieurement au dépôt, par M. J, de sa demande d'asile. Enfin, est également produite une attestation de l'OFPRA selon laquelle M. L J né à Kunar et M. A L J né à Kotkai, Kounar, " sont une seule et même personne. ". Faute pour la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, ou le ministre de l'intérieur et des outre-mer d'exposer les éléments de nature à établir que les déclarations de M. J ou des demandeurs de visas révéleraient le caractère frauduleux de ces demandes, les requérants sont bien fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'erreur d'appréciation.

7. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que le réunifiant représente une menace à l'ordre public. Il doit être regardé comme demandant implicitement une substitution de motif.

9. Il ressort des énonciations de la décision du 16 décembre 2020 de la Cour nationale du droit d'asile, qui est revêtue de l'autorité absolue de chose jugée, que M. J a exercé en Afghanistan les fonctions d'officier de renseignement pour le compte de la direction nationale de la sécurité, et celles de commandant d'un groupe de policiers au sein de la police locale du district de Naranghar. La Cour, se fondant sur des sources publiques concordantes, a rappelé que les forces de sécurité afghanes ont été responsables de violations des droits humains et ont tué ou blessé des civils parce qu'ils les soupçonnaient d'être membres ou de soutenir des groupes antigouvernementaux, notamment liées aux mouvances talibanes. Toutefois, la Cour n'a pu imputer à M. J une responsabilité personnelle, en tant que complice, dans les actes de torture qui ont pu être infligés à certaines des personnes dont il a contribué à l'arrestation, et a considéré qu'aucun élément ne permettait de considérer que M. J aurait commis à titre personnel un acte répréhensible à l'encontre de civils afghans pouvant être qualifié de crime de guerre, de crimes graves de droit commun, ou d'actes contraires aux buts et principes des Nations Unies. En outre, M. J a toujours nié avoir personnellement assisté et participé à des actes de tortures, et s'il n'ignorait pas que la torture était parfois pratiquée contre les taliban, il a également toujours nié avoir eu connaissance de cette pratique dans les zones où il a exercé, et en particulier, à l'égard des personnes qu'il a remises à la justice. Par ailleurs, la Cour a pu estimer que les ordres auxquels s'est conformé M. J, qui lui imposaient notamment de fournir des éléments de localisation sur les centres d'armements, et des informations sur la localisation et les déplacements des insurgés, n'étaient pas manifestement illégal, eu égard à ses fonctions. La Cour a donc estimé qu'il n'y avait pas de sérieuses raisons de penser que M. J " aurait disposé d'une responsabilité particulière dans des activités illégales accomplies par les Américains et des membres de l'armée nationale afghane, en tant qu'auteur ou à tout le moins en tant que complice, sans avoir tenté de les prévenir ou de s'en dissocier (). ". Dans ces conditions, et alors que le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne se prévaut de la commission d'aucun autre fait, notamment qui aurait été commis en France, permettant d'établir que la présence en France de M. J constituerait une menace à l'ordre public, le nouveau motif opposé par le ministre dans son mémoire en défense n'est pas susceptible de fonder légalement la décision attaquée. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs qu'il a sollicitée.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme B J, Mme H J, M. C J, M. K J, G J, I J, D J, F J et E J les visas de long séjour sollicités. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au ministre de faire délivrer ces visas dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Aucune demande d'aide juridictionnelle n'ayant été déposée, les requérants ne sont pas fondés à se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 24 mai 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme B J, Mme H J, M. C J, M. K J, G J, I J, D J, F J et E J les visas de long séjour sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B J, à Mme H J, à M. C J, à M. K J et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 11 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVETLa greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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