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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2311535

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2311535

mardi 27 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2311535
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantEDDAM

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a annulé la décision du 22 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France avait rejeté le recours de M. A, ressortissant algérien, contre le refus de délivrance d'un visa de long séjour en qualité de conjoint de française. La juridiction a jugé que le motif retenu par la commission, tiré du caractère frauduleux du mariage, n'était pas établi, l'administration n'apportant pas la preuve d'une fraude. En conséquence, le tribunal a enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité dans un délai de deux mois, et a mis à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre des frais de justice. La solution s'appuie sur les dispositions de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui prévoit la délivrance de plein droit du visa de long séjour au conjoint de Français, sauf en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 3 août 2023, 9 novembre 2023 et 28 juin 2024, M. D A et Mme C B épouse A, représentés par Me Eddam, demandent au Tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) du 13 mars 2023 refusant à M. A la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de conjoint de française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 211-2-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle procède d'une appréciation manifestement erronée du caractère frauduleux du projet d'installation en France de M. A ;

- cette même décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés et que la décision attaquée pouvait légalement être fondée sur un autre motif, tiré du risque de menace à l'ordre public que représenterait la présence du requérant sur le territoire français.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Revéreau a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant algérien, s'est marié le 23 juillet 2021 à Marseille avec Mme C B, ressortissante française. Il a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de conjoint de française auprès de l'autorité consulaire françaises à Oran (Algérie). Par décision du 13 mars 2023, cette autorité a refusé de lui délivrer le visa demandé. Par une décision du 22 juin 2023, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré du caractère frauduleux du mariage, en l'absence d'intention matrimoniale de l'époux demandeur de visa, de nature à révéler un risque de détournement de l'objet du visa à des fins étrangères à l'institution matrimoniale.

3. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit () / 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ". Aux termes de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de ressortissant français. Il ne peut être refusé qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public. ".

4. Il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer au conjoint étranger d'une ressortissante française dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa. La seule circonstance que l'intention matrimoniale d'un seul des deux époux ne soit pas contestée ne fait pas obstacle à ce qu'une telle fraude soit établie.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A, ressortissant algérien, entré irrégulièrement en France le 1er mars 2020, a été débouté de sa demande d'asile et s'est vu refuser la délivrance d'un certificat de résidence algérien. L'intéressé a épousé Mme B, de nationalité française, le 23 juillet 2021. M. A a cependant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 1e août 2022 et est retourné en Algérie le 8 décembre 2022. Afin d'établir le caractère complaisant du mariage des requérants, qui aurait été contracté à des fins étrangères à l'institution matrimoniale, dans le seul but de faciliter l'établissement en France du demandeur de visa, le ministre fait valoir, d'une part, que les intéressés ne se sont pas présentés à une convocation du 9 mars 2023 de la brigade de sureté urbaine de Marseille, adressée par courrier recommandé avec accusé réception dans le cadre d'une procédure de renseignement judiciaire pour suspicion de mariage blanc, sans justifier des raisons de leur absence, alors, au demeurant que ladite brigade a constaté le 10 mars 2023, lors d'une visite au domicile des époux présumés, que l'interphone ne mentionnait que le nom de Mme B. Toutefois, de telles circonstances, si elles ne sont pas contestées par les requérants, ne peuvent leur être utilement opposées alors qu'il est constant que M. A avait quitté le territoire français aux dates des constatations opérées par ladite brigade. En outre, les requérants justifient d'une communauté de vie antérieurement au départ de M. A vers l'Algérie le 8 décembre 2022 en versant au dossier, outre les témoignages de proches en ce sens, l'avis d'imposition sur les revenus de 2021 établi en 2022 et des factures d'électricité sur l'année 2022, faisant état d'une adresse commune aux deux requérants. Ils justifient également du maintien d'une communauté de vie depuis le départ de M. A vers son pays de résidence, en produisant la copie d'échanges par voie de messagerie électronique ainsi que le passeport de Mme B épouse A, des billets d'avion et des photographies justifiant d'un séjour de l'intéressée auprès de son époux sur la période du 27 avril au 11 mai 2023. La circonstance que M. A ne justifie pas contribuer aux charges du ménage, alors que le ministre n'établit pas qu'il dispose de ressources propres, est à cet égard sans incidence. Par suite, l'intention matrimoniale entre les époux doit être regardée comme étant établie. Dans ces conditions, et alors que le ministre de l'intérieur et des outre- mer n'apporte pas d'éléments sérieux de nature à établir le caractère complaisant du mariage des requérants, de nature à révéler un risque de détournement de l'objet du visa à des fins migratoires, M. A et Mme B épouse A sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

6. Toutefois l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Dans son mémoire en défense, le ministre de l'intérieur et des outre-mer oppose, pour justifier du bien-fondé de la décision attaquée, la menace à l'ordre public que constituerait la présence du demandeur sur le territoire français.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été condamné à trois mois d'emprisonnement avec sursis par le tribunal correctionnel de Marseille pour s'être rendu coupable d'un vol dans un train le 19 janvier 2022 ainsi qu'en atteste le bulletin n° 2 du casier judiciaire de l'intéressé. Si le ministre fait également valoir que M. A aurait été l'auteur, le 19 février 2022, de vols à l'étalage dans le 1er arrondissement de Marseille, en produisant la copie d'une main courante des services de police, il n'établit pas que l'intéressé aurait été condamné à raison de ces faits. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, au regard du caractère isolé de l'infraction commise par l'intéressé et de la nature des faits en cause, et compte tenu de l'atteinte disproportionnée au droit des époux A au respect de la vie privée et familiale que porte la décision attaquée, ladite décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, la substitution de motif demandée par le ministre ne peut être accueillie.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 22 juin 2023 de la commission de recours doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du visa d'entrée et de long séjour en France demandé par M. A dans un délai de deux mois suivant sa notification.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme globale de 1 200 euros, à verser à M. A et Mme B épouse A, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 22 juin 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer un visa d'entrée et de long séjour en France à M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A et Mme B épouse A la somme globale de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Mme C B épouse A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 août 2024.

Le rapporteur,

P. REVÉREAU

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. BRIAND

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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