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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2311778

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2311778

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2311778
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantSAS ITRA CONSULTING

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 août 2023, M. D E B, agissant en qualité de représentant légal H D G A, représenté par Me Traore, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision de l'autorité consulaire française au C refusant de délivrer au jeune H D G A un visa de long séjour en qualité de membre de la famille d'un réfugié, ainsi que cette décision consulaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer la demande dans le délai d'un mois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale et la substitution de base légale le priverait d'une garantie ;

- le motif tiré de ce que la demande de visa n'a pas été constituée dans un délai raisonnable est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- le motif tiré de l'existence d'une fraude est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant

- elle méconnait le principe de l'unité de famille.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 février 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. E B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Heng a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D E B, ressortissant soudanais, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 26 septembre 2012. H D G A, qu'il présente comme son fils, a déposé une demande de visa de long séjour auprès de l'autorité consulaire française au C au titre de la réunification familiale. Cette autorité a refusé de délivrer le visa sollicité. Par une décision du 8 juin 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. M. E B demande l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de l'autorité consulaire française au C :

2. Il résulte des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, la décision du 8 juin 2023 de cette commission s'est substituée à la décision consulaire. Il en résulte que les conclusions de la requête doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre la décision de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

3. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ". Aux termes des dispositions de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. La décision attaquée comporte la mention des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquels elle se fonde, dont notamment les articles L. 311-1 et L. 561-2 à L. 561-5 et suivants de ce code, et indique qu'elle est fondée sur les motifs tirés de ce que la demande de visa de l'intéressé n'a pas été constituée dans un délai raisonnable, et que " les déclarations incohérentes du réunifiant relatives à l'identité de l'enfant conduisent à conclure à une tentative frauduleuse ". Cette décision, qui n'est pas dépourvue de base légale, comporte ainsi un exposé suffisant des textes et du motif sur lequel elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / (). / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". L'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

6. D'une part, il résulte de ces dispositions que l'âge de l'enfant pour lequel il est demandé qu'il puisse rejoindre son parent réfugié sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être apprécié à la date de la demande de réunification familiale, c'est-à-dire à la date à laquelle est présentée la demande de visa à cette fin, sans qu'aucune condition de délai ne puisse être opposée.

7. D'autre part, la circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui de la demande de visa.

8. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

9. M. E B produit, pour justifier du lien de filiation l'unissant au demandeur de visa, un acte de naissance établi le 24 janvier 2022 ainsi que sa traduction faisant état de la naissance H D G A le 1er mars 2006 à Khartoum (C), de l'union de D G A, correspondant à M. E B, et de F Abdelwahab. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'à l'occasion de la procédure de réunification familiale, initiée en 2018 au profit de son épouse, Mme F, M. E B a déclaré que leur fils était né en octobre 1999, comme en attestent le formulaire adressé au bureau des familles de réfugiés et signé par lui le 24 décembre 2018 et la note de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides datée du 29 janvier 2019. Par ailleurs, l'année de naissance, déclarée initialement en 1999, peut être regardée comme cohérente, dès lors qu'il ressort des motifs de la décision de la CNDA reconnaissant à M. E B la qualité de réfugié qu'il a été contraint de fuir son pays en 1999. S'il fait désormais valoir qu'alors qu'il résidait en Italie, il s'est rendu en Egypte pour une durée de trois mois où il a pu retrouver son épouse, et que cette dernière a, suite à ce voyage, donné naissance à leur fils au C en 2006, ces circonstances ne sont corroborées par aucune des pièces produites à l'instance. L'ensemble de ces circonstances, en l'absence de toute explication convaincante du requérant quant aux divergences dans ses déclarations relatives à l'année de naissance de son fils, est de nature à regarder les faits déclarés dans l'acte d'état civil produit comme ne correspondant pas à la réalité et, par suite, l'acte de naissance du 24 janvier 2022 comme inexact et donc dénué de valeur probante. Enfin, la modification de la date de naissance du demandeur de visa seulement quelques mois avant la demande de visa H D G A, qui, en la fixant à l'année 2006, le rend éligible à la procédure de réunification familiale, permet également de caractériser l'élément intentionnel de la fraude. Dans ces conditions, c'est sans entacher sa décision d'une erreur de droit ni d'une erreur d'appréciation que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a pu se fonder sur le motif tiré de l'existence d'une tentative frauduleuse de bénéficier de la procédure de réunification familiale. Il résulte de l'instruction que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif. Par suite, le moyen soulevé contre le second motif de la décision ne peut dès lors qu'être écarté comme inopérant.

10. En troisième lieu, M. E B n'expose pas d'éléments permettant d'apprécier concrètement les conditions de vies, privées et familiales, du demandeur de visa, alors qu'il est constant qu'il n'a pas sollicité, dès 2018, soit concomitamment avec son épouse, le bénéfice à son égard de la réunification familiale. Dans ces conditions, et alors que M. E B a dû fuir le C en 1999, soit l'année de naissance de son fils, qui est désormais majeur, et alors même que sa mère réside également en France sous couvert d'une carte de résident, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. En cinquième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant est inopérant dès lors qu'il résulte de ce qui a été dit précédemment qu'Abdolbasit D G A est majeur.

12. En dernier lieu, dès lors que le principe d'unité de la famille n'a vocation à s'appliquer qu'au conjoint ou au concubin de la personne réfugiée et à leurs enfants mineurs, M. E B ne saurait utilement s'en prévaloir en sa qualité de parent H D G A.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige doivent l'être également.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à M. D G A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 11 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVETLa greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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