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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2312010

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2312010

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2312010
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 10 août 2023 sous le numéro 2312010, Mme B A, représentée par Me Lantheaume, demande au tribunal :

1°)d'annuler la décision du 11 juillet 2023, par laquelle le sous-directeur des visas, saisi d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'ambassade de France au Pakistan refusant de lui délivrer un visa de court séjour, a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité ;

2°)d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de la demande de visa, dans le même délai ;

3°)de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente, faute de délégation de signature régulièrement publiée ;

- le motif tiré de ce qu'elle ne justifie pas de l'objet de son séjour et de ressources suffisantes est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle n'a aucune intention migratoire.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit de mémoire en défense.

II. Par une requête enregistrée le 10 août 2023 sous le numéro 2312014, M. C A, représenté par Me Lantheaume, demande au tribunal :

1°)d'annuler la décision du 11 juillet 2023, par laquelle le sous-directeur des visas du ministère de l'intérieur, saisi d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'ambassade de France au Pakistan refusant de lui délivrer un visa de court séjour, a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité ;

2°)d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de la demande de visa, dans le même délai ;

3°)de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente, faute de délégation de signature régulièrement publiée ;

- le motif tiré de ce qu'il ne justifie pas de l'objet de son séjour et de ressources suffisantes est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'a aucune intention migratoire.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention d'application de l'accord de Schengen, signée le 19 juin 1990 ;

- le règlement (CE) n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 ;

- le règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;

- le code de la santé publique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Glize a été entendu au cours de l'audience publique du 24 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A et sa fille, Mme B A, ressortissants afghans, ont sollicité la délivrance de visas de court séjour auprès de l'ambassade de France au Pakistan, laquelle a rejeté leurs demandes par des décisions du 20 avril 2023. Saisi d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces refus consulaires, le sous-directeur des visas du ministère de l'intérieur, a, à son tour, refusé de délivrer les vissa sollicités par deux décisions du 11 juillet 2023, dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées n° 2312010, et n° 2301214, relatives aux demandes de visas de court séjour présentées par M. A et sa fille, Mme A, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser la délivrance des visas sollicités, le sous-directeur des visas du ministère de l'intérieur, s'est fondé sur le double motif tiré, d'une part, de ce que les demandeurs ne justifiaient pas de l'objet de leur séjour et de leurs ressources en raison du caractère non probant des documents communiqués et d'autre part, de ce qu'il existait un risque de détournement de l'objet du visa à des fins migratoires.

4. En premier lieu, aux termes de l'article 10 de la convention d'application de l'accord de Schengen : " 1. Il est institué un visa uniforme valable pour le territoire de l'ensemble des Parties contractantes. Ce visa () peut être délivré pour un séjour de trois mois au maximum () ". Aux termes de l'article 10 du règlement (CE) n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil 13 juillet 2009 : " () 3. Lorsqu'il introduit une demande, le demandeur : () f) produit les documents justificatifs conformément à l'article 14 et à l'annexe II ; () ". Aux termes de l'article 14 de ce même règlement : " 1. Lorsqu'il introduit une demande de visa uniforme, le demandeur présente les documents suivants: / a) des documents indiquant l'objet du voyage ; / b) des documents relatifs à l'hébergement, ou apportant la preuve de moyens suffisants pour couvrir les frais d'hébergement ; / c) des documents indiquant que le demandeur dispose de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans son pays d'origine ou de résidence ou pour le transit vers un pays tiers dans lequel son admission est garantie, ou encore qu'il est en mesure d'acquérir légalement ces moyens, conformément à l'article 5, paragraphe 1, point c), et à l'article 5, paragraphe 3, du code frontières Schengen ; () ". Enfin aux termes de l'annexe II du même règlement : " Les justificatifs visés à l'article 14, que les demandeurs de visa doivent produire, sont notamment les suivants : A. Documents relatifs à l'objet du voyage : () 6) pour des voyages entrepris pour raisons médicales : - un document officiel de l'établissement médical confirmant la nécessité d'y suivre un traitement, et la preuve de moyens financiers suffisants pour payer ce traitement médical. () ".

5. En outre, aux termes de l'article R. 313-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En fonction de ses déclarations sur les motifs de son voyage, l'étranger dont le séjour ne présente pas un caractère familial ou privé présente selon les cas : () 3° Pour un séjour motivé par une hospitalisation, tout document justifiant qu'il satisfait aux conditions requises par l'article R. 6145-4 du code de la santé publique pour l'admission dans les établissements publics de santé () ". Aux termes de l'article R. 6145-4 du code de la santé publique : " Dans le cas où les frais de séjour, de consultations ou d'actes des patients ne sont pas susceptibles d'être pris en charge, soit par un organisme d'assurance maladie, soit par le ministre chargé des anciens combattants et victimes de guerre ou par tout autre organisme public, les intéressés ou, à défaut, leurs débiteurs ou les personnes désignées par les articles 205, 206, 207 et 212 du code civil souscrivent un engagement d'acquitter les frais de toute nature afférents au régime choisi. Ils sont tenus, sauf dans les cas d'urgence, de verser au moment de l'entrée du patient dans l'établissement une provision renouvelable calculée sur la base de la durée estimée du séjour, des frais de consultations, d'actes, ou d'un tarif moyen prévisionnel du séjour arrêté par les ministres chargés de la santé et de la sécurité sociale. () ".

6. Il ressort des pièces du dossier, en particulier d'un courrier émanant d'un chirurgien de l'hôpital de Khidmat en Afghanistan, ainsi que du courrier d'un médecin oto-rhino-laryngologiste de l'hôpital Edouard Herriot de Lyon (Rhône), qu'après une opération infructueuse en 2010 et la pose d'un premier implant, Mme A a conservé une acuité auditive limitée et a subi des crises d'épilepsie nécessitant une nouvelle intervention chirurgicale, qui n'est pas envisageable en Afghanistan, a été programmée en France et requiert la présence de son père à ses côtés. Il ressort, en outre, également des pièces du dossier que cette opération a été fixée le 4 mai 2023 et que Mme A a été convoquée à deux rendez-vous à l'hôpital Herriot le 25 avril 2023, pour des consultations d'anesthésie et d'oto-rhino-laryngologie préalables. Par ailleurs, alors qu'aux termes du devis établi par l'hôpital Edouard Herriot, le coût prévisionnel de l'intervention programmée est estimé à 2 044 euros, les requérants produisent un relevé de compte bancaire au nom de M. A, faisant état d'un solde créditeur de 27 973 dollars soit 25 690 euros au 4 avril 2024, ainsi qu'un engagement de la société " Oticon médical " à fournir gratuitement l'implant cochléaire nécessaire et à prendre en charge les frais d'hébergement et de retour. Dans ces conditions, les demandeurs de visas justifient de l'objet de leur séjour pour lequel ils disposent de ressources suffisantes. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que le sous- directeur des visas a commis une erreur d'appréciation à ce titre.

7. En second lieu, aux termes de l'article 21 du règlement n° 810/2009 du 13 juillet 2009 : " 1. Lors de l'examen d'une demande de visa uniforme, () une attention particulière est accordée à l'évaluation du risque d'immigration illégale () que présenterait le demandeur ainsi qu'à sa volonté de quitter le territoire des États membres avant la date d'expiration du visa demandé. () ". L'article 32 du même règlement dispose que : " 1. () le visa est refusé : () / b) s'il existe des doutes raisonnables sur () la fiabilité des déclarations effectuées par le demandeur ou sur sa volonté de quitter le territoire des États membres avant l'expiration du visa demandé () ". Aux termes de l'annexe II du même règlement : " Liste non exhaustive de documents justificatifs / Les justificatifs visés à l'article 14, que les demandeurs de visa doivent produire, sont notamment les suivants : () / B. Documents permettant d'apprécier la volonté du demandeur de quitter le territoire des états membres : / 1) un billet de retour ou un billet circulaire, ou encore une réservation de tels billets; 2) une pièce attestant que le demandeur dispose de moyens financiers dans le pays de résidence; 3) une attestation d'emploi: relevés bancaires; 4) toute preuve de la possession de biens immobiliers; 5) toute preuve de l'intégration dans le pays de résidence: liens de parenté, situation professionnelle. ".

8. Pour établir qu'ils n'ont pas vocation à demeurer sur le territoire français au terme de la validité de leurs visas, les requérants soutiennent que l'ensemble de leur famille, composée de quatre autres personnes, réside en Afghanistan et produisent à l'appui de ces allégations les passeports des intéressés. Il ressort, par ailleurs, des pièces du dossier que M. A exerce les fonctions de coordinateur de projet au sein de l'association non gouvernementale " Afghanaid " depuis octobre 2022. Dès lors, les requérants, qui produisent également des billets d'avion aller-retour correspondant aux dates du séjour envisagé, doivent être regardés comme justifiant de garanties de retour suffisantes pour écarter le doute raisonnable quant à leur volonté de quitter le territoire français avant l'expiration des visas demandés. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce, les requérants sont fondés à soutenir que le sous- directeur des visas a commis une erreur manifeste d'appréciation à ce titre.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de court séjour soient délivrés à M. A et à Mme A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification.

Sur les frais d'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 200 euros à verser à M. A et à Mme A, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les deux décisions du sous-directeur des visas du 11 juillet 2023 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer, de faire délivrer à M. A et à Mme A les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A et à Mme A la somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 24 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

La rapporteure,

J. GLIZE

La présidente,

M. LE BARBIERLa greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N os 2312010, 2312014

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