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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2312078

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2312078

jeudi 29 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2312078
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantSODALO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a annulé la décision du 14 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France avait refusé de délivrer un visa de long séjour à Mme D B, épouse de M. E G, réfugié soudanais, au titre de la réunification familiale. Le tribunal a jugé que le motif de refus, tiré du caractère partiel de la demande en raison de l'absence de visa pour l'enfant mineur du couple, était entaché d'une erreur de fait, cet enfant étant décédé le 15 août 2022. En conséquence, il a enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois et a mis à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre des frais de justice. La décision s'appuie sur les articles L. 561-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 août 2023 et 20 juin 2024, M. C E G, représenté par Me Sodalo, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 décembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 15 mai 2022 de l'ambassade de France au Soudan refusant de délivrer à Mme D B un visa de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision consulaire a été prise par une autorité incompétente ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait, dès lors que la demande de réunification familiale ne présente pas un caractère partiel, l'unique enfant du couple étant décédé le 15 août 2022 ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que cette demande de réunification familiale ne contrevient pas aux dispositions de l'article L. 561-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur leurs situations personnelles.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. E G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25%) par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 28 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Templier, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique du 8 juillet 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. E G, ressortissant soudanais, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 13 mars 2020. Une demande de visa de long séjour au titre de la réunification familiale a, en conséquence, été déposée par Mme D B, son épouse. Cette demande a toutefois été rejetée par une décision de l'ambassade de France au Soudan du 15 mai 2022. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité par une décision du 14 décembre 2022, dont le requérant demande l'annulation au tribunal.

2. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer le visa sollicité, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que la demande de réunification familiale en litige présentait un caractère partiel, aucune demande de visa n'ayant été déposée pour F C E, l'enfant mineur du couple.

3. En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. () La saisine de l'une ou l'autre de ces autorités, selon la nature du visa sollicité, est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ".

4. Il résulte de ces dispositions que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est substituée à la décision de l'ambassade de France au Soudan. Par conséquent, le moyen tiré de ce que la décision consulaire aurait été adoptée par une autorité incompétente doit être écarté comme étant inopérant.

5. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. () ". Enfin, l'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. () ".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants ". A résulte de ces dispositions que le regroupement familial doit concerner, en principe, l'ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier et qu'un regroupement familial partiel ne peut être autorisé à titre dérogatoire que si l'intérêt des enfants le justifie. L'intérêt des enfants doit s'apprécier au regard de l'ensemble des enfants mineurs du couple, qu'ils soient ou non concernés par la demande de regroupement. C'est au ressortissant étranger qu'il incombe d'établir que sa demande de regroupement familial partiel est faite dans l'intérêt des enfants.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. E G a déclaré, dès le dépôt de sa demande d'asile en France, être le père d'un enfant, le jeune F C E, la mère déclarée de cet enfant étant la demandeuse de visa. Pour justifier du fait qu'aucune demande de visa n'a été déposée au bénéfice de F C E, le requérant soutient que celui-ci est décédé le 15 août 2022 et produit, à l'appui de ses allégations, un acte de décès établi le 9 octobre 2022 émanant de l'Etat du Darfour du Nord, localité d'Alfacher. Toutefois, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir en défense que l'acte de décès versé au dossier n'est pas conforme aux règles applicables dans ce pays, dès lors qu'il n'a pas été établi par le ministère de l'intérieur, le ministère de la santé ou encore le bureau central des statistiques, qu'il ne fait pas état du sexe, de la date de naissance ou de l'âge du défunt et qu'il ne mentionne pas les causes de la mort. Le requérant, qui n'apporte aucune explication quant à ces incohérences majeures entachant l'acte de décès produit, n'est par suite pas fondé à soutenir que la commission de recours aurait entaché sa décision d'une erreur de fait en refusant de délivrer le visa sollicité au motif tiré de l'existence d'une situation de réunification familiale partielle.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 561-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La réunification familiale est refusée : 1° Au membre de la famille dont la présence en France constituerait une menace pour l'ordre public ou lorsqu'il est établi qu'il est instigateur, auteur ou complice des persécutions et atteintes graves qui ont justifié l'octroi d'une protection au titre de l'asile ; 2° Au demandeur ou au membre de la famille qui ne se conforme pas aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ".

9. Si M. E G soutient que la décision litigieuse serait entachée d'une erreur de droit dès lors que la réunification familiale partielle ne serait interdite par aucun texte, il ressort toutefois de ce qui a été dit aux points 5 et 6 du présent jugement que la réunification familiale doit être demandée pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une réunification familiale partielle ne pouvant être autorisée que pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 561-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Eu égard à ce qui a été dit au point 7 du présent jugement, la décision attaquée n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur leurs situations personnelles.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E G doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. E G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E G, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Sodalo.

Délibéré après l'audience du 8 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

M. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 août 2024.

Le rapporteur,

P. TEMPLIER

La présidente,

M. LE BARBIER

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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