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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2312245

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2312245

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2312245
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantGUILBAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 août 2023, M. A E D et Mme C F B, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux K A I E, H A I E, J A I E et de L A I E, ainsi que Mme G A D E, représentés par Me Guilbaud, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 11 septembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'ambassade de France au Soudan refusant de délivrer à Mme C F B, à Mme G A D E, à K A I E, à H A I E, à J A I E et à L A I E des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation, faute pour la commission de recours d'avoir répondu à leur demande de communication des motifs dans le délai qui lui était imparti ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'identité des demandeurs et leur lien de filiation avec le réunifiant sont établis par les documents d'état-civils produits et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle des demandeurs.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. E D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 juin 2024 :

- le rapport de M. Tavernier,

- et les observations de Me Guilbaud, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E D, ressortissant soudanais, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 31 octobre 2019. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées au bénéfice de son épouse alléguée, Mme C F B, et de leurs enfants déclarés, Mme G A D E, K A I E, H A I E, J A I E et L A I E auprès de l'ambassade de France au Soudan, laquelle a rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision de refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités par une décision née le 11 septembre 2022, dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ". ".

3. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

4. En outre, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Il ressort des indications figurant dans l'accusé de réception adressé par la commission à M. E D que la décision attaquée doit être regardée comme étant fondée sur les mêmes motifs que ceux de la décision consulaire à laquelle elle s'est substituée, tirés du caractère frauduleux des déclarations des demandeurs et des documents d'état civil produits.

6. D'une part, pour justifier de l'identité de Mme G A D E, K A I E, H A I E, J A I E et de L A I E, et du lien de filiation les unissant au réunifiant, les requérants produisent les actes de naissance n° 120-279924, n° 293-306138, n° 293-165769, n° 293-169342 et n° 293-143432, établis par la direction générale du registre de l'état civil du ministère de l'intérieur soudanais, faisant état de ce que les intéressés sont respectivement nés les 20 juin 2005, 12 décembre 2007, 22 novembre 2009, 29 octobre 2012 et 2 août 2017 de l'union de M. E D et Mme F B. Il ressort des pièces du dossier que les mentions relatives à l'état civil des intéressés figurant sur ces documents coïncident avec celles mentionnées dans leur passeport, également versés au débat. Par ailleurs, il ressort également des pièces du dossier que M. E D a déclaré à l'OFPRA l'ensemble des demandeurs dès l'introduction de sa demande d'asile. En l'absence de production par l'administration dans le cadre de la présente instance, rien ne permet d'établir que les documents d'état civil produits seraient frauduleux ni que les déclarations des demandeurs pourraient conduire à conclure à une tentative frauduleuse d'obtention des visas sollicités. Dans ces conditions, l'identité de Mme G A D E, K A I E, H A I E, J A I E et de L A I E, et leur lien de filiation avec le réunifiant, doivent être tenus pour établis. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation à ce titre.

7. D'autre part, pour justifier de l'identité de Mme F B et du lien matrimonial l'unissant au réunifiant, les requérants produisent l'acte de naissance n° 192-263717, établi par la direction générale du registre de l'état civil du ministère de l'intérieur soudanais, faisant état de ce que l'intéressée est née le 1er janvier 1988. En outre, les requérants joignent à leurs écritures un certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état civil ainsi qu'un livret de famille, établis le 6 août 2020 par le directeur général de l'OFPRA, indiquant que la demandeuse de visa s'est mariée le 8 mars 2004 à El Fasher (Soudan) avec le réunifiant et dont les informations relatives à son état civil coïncident avec celles figurant dans l'acte de naissance susmentionné ainsi qu'avec celles figurant dans son passeport, également versé aux débats. En l'absence de mise en œuvre par l'administration d'une procédure d'inscription en faux, les documents délivrés par l'OFPRA font foi. Dans ces conditions et eu égard à ce qui a été dit au point précédent, l'identité de Mme F B et le lien matrimonial l'unissant à M. D E doivent être tenus pour établis. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est également entachée d'une erreur d'appréciation à ce titre.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme F B, à Mme A D E, à K A I E, à H A I E, à J A I E et à L A I E. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer aux intéressés les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

10. M. E D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Guilbaud, sous réserve que celle-ci renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 11 septembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme F B, à Mme A D E, à K A I E, à H A I E, à J A I E et à L A I E, les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Guilbaud la somme de 1 200 (mille deux cents) euros, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A E D, à Mme C F B, à Mme G A D E, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Guilbaud.

Délibéré après l'audience du 24 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIER La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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