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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2312457

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2312457

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2312457
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 25 août 2023 et le 8 novembre 2023, Mme C B et Mme H, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante de l'enfant mineur G A, représentées par Me Pollono, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire) rejetant les demandes de visa d'entrée et de long séjour présentées pour Mme C B et M. G A en qualité de membres de famille de réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de leur situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 800 euros hors taxe au profit de Me Pollono, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit dès lors que la réunification familiale est ouverte jusqu'à l'âge de 19 ans et non de 18 ans ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que les documents d'état civil produits établissent l'identité des demandeurs et le lien de famille allégué ; le lien de famille est également établi par les éléments de possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

Par une ordonnance du 2 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 27 novembre 2023.

Le ministre de l'intérieur et des outre-mer a produit un mémoire en défense, enregistré le 17 juillet 2024, après la clôture de l'instruction, et non communiqué.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale sur les droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fessard, rapporteure,

- et les observations de Me Pavy, substituant Me Pollono, représentant les requérantes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F E, ressortissante ivoirienne, née le 16 juillet 1984, déclare être la mère de Mme C B, née le 12 mai 2003, de M. G A, né le 22 août 2010, et de Mme D E, née en France le 17 septembre 2017. Cette dernière a été admise au statut de réfugiée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 27 mars 2018. Mme F E réside en France sous couvert d'une carte de résident. Mme B et le jeune G ont sollicité des visas au titre de la réunification familiale auprès des autorités consulaires françaises à Abidjan, qui, par des décisions du 29 mars 2022, ont rejeté leur demande. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, par une décision implicite, née le 9 juillet 2022, dont les requérantes demandent l'annulation, a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En l'absence de production par le ministre d'un mémoire en défense, exposant devant le tribunal les motifs de la décision implicite de rejet de recours, avant la clôture d'instruction, la commission doit être regardée comme s'étant approprié les motifs retenus par l'autorité consulaire tirés, en l'espèce, de ce que, tout d'abord, le lien familial avec le réfugié ne correspond pas à l'un des cas permettant d'obtenir un visa dans le cadre de la procédure de réunification familiale, puis que le dossier déposé ne contient pas la preuve qu'ils ont été déclarés comme membre de famille de réfugié lors de la déclaration par le réfugié de sa situation familiale, que les documents d'état civil présentés présentent les caractéristiques d'un document frauduleux et, enfin, que les déclarations des demandeurs conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale. S'agissant de Mme C B, l'autorité consulaire a également relevé qu'elle était âgée de plus de 18 ans le jour où elle a déposé sa demande de visa.

En ce qui concerne l'état civil et les liens de famille allégués :

3. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

S'agissant de Mme C B :

4. Pour établir l'identité et le lien de famille allégués avec Mme E, Mme C a versé à l'instance son extrait d'acte de naissance, enregistré par l'officier d'état civil le 14 août 2013, duquel il ressort qu'elle est née le 12 mai 2003 de l'union de B Hamed et de E F. Il ressort de cette même pièce que celle-ci a été prise en application de la loi ivoirienne n°2013-35 du 25 janvier 2013, portant modification de l'article 2 de l'ordonnance n°2011-258 du 28 septembre 2011, qui autorise la déclaration de naissance des enfants nés entre le 20 septembre 2002 et le 31 juillet 2011 " pendant un délai de 24 mois, à compter du 1er août 2012, conformément aux lois et règlements sur l'état civil en vigueur ". Ainsi, la naissance de Mme C, survenue le 12 mai 2003, a pu légalement être déclarée le 14 août 2013. Par suite, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en considérant que les documents d'état civil produits présentaient les caractéristiques d'un document frauduleux.

S'agissant du jeune G A :

5. Pour établir l'identité et lien de famille du jeune G avec elle, Mme E a versé au débat un extrait d'acte de naissance n° 19285 duquel il ressort que l'intéressé est né le 22 août 2010 de l'union de Mamadou A et de Mme F E, et que sa naissance a été enregistrée par l'officier d'état civil du district d'Abidjan le 14 septembre 2010. Une levée d'acte réalisée par les autorités consulaires a confirmé l'identité et le lien de famille allégués. Dans ces conditions, les requérantes sont fondées à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en considérant que les documents d'état civil produits présentaient les caractéristiques d'un document frauduleux.

En ce qui concerne le droit à réunification familiale :

6. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et suivants du même code : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale (). Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. "

7. Il résulte de ces dispositions que les ascendants directs d'un enfant mineur non marié réfugié en France ou bénéficiaire de la protection subsidiaire peuvent demander à le rejoindre au titre de la réunification familiale. Ces mêmes dispositions prévoient que ces derniers peuvent être accompagnés, le cas échéant, par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective.

8. Il est constant que Mme C B et le jeune G A, n'entrent pas dans le champ des articles précités relatifs aux conditions d'attribution des visas au titre de la réunification familiale dès lors qu'il résulte des points 4 et 5 du présent jugement, qu'ils sont les frère et sœur de D E, qui a la qualité de réfugiée et que leur mère, Mme E, est déjà sur le territoire français. Les requérantes ne contestent pas, par les moyens soulevés, le motif de refus ainsi opposé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France. Et il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif, qui suffisait à justifier la décision attaquée.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Compte-tenu de ce qui précède, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme C, âgée de 20 ans à la date de la décision attaquée et que le jeune G, âgée de 12 ans à cette même date, seraient isolés dans leur pays de résidence, ni que la séparation d'avec leur mère, partie depuis 2017, et qui a déposé une demande de regroupement familial, porterait atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale. A cet égard, si les requérants font valoir que Mme C réside de manière irrégulière sur le territoire français, cette circonstance est postérieure à la décision attaquée. Par suite, les requérantes ne sont pas fondées à soutenir que cette décision a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe premier de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant est inopérant en ce qui concerne Mme C, qui était majeure à la date de la décision attaquée. S'agissant du jeune G A, les pièces produites ne permettent pas d'établir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'aurait pas suffisamment pris en compte l'intérêt de cet enfant avant de prendre sa décision.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E et de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, à Mme F E, à Me Pollono et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

M. Ravaut, conseiller,

Mme Fessard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024.

La rapporteure,

A. FESSARD

La présidente,

V. POUPINEAU

Le greffier

S. VALAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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