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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2312727

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2312727

mercredi 11 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2312727
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantCOMBES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête du 28 août 2023, régularisée le 18 septembre 2023, et des mémoires, enregistrés les 14 novembre 2023, 12 juillet 2024, 9 et 11 octobre 2024, Mme J O B, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de O Q, et M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D, Mme T et M. I R, représentés par Me Combes, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision implicite née le 28 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Djibouti (Djibouti) refusant de délivrer à O Q, ainsi qu'à M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D, Mme T et à M. I R des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros au profit de leur conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle méconnait l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que Mme O B a déclaré, lors de l'introduction de sa demande d'asile, comme ses enfants, l'ensemble des demandeurs de visa ;

- elle méconnait le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, concernant O Q ;

- les substitutions de motifs sollicitées par le ministre de l'intérieur ne peuvent être accueillies, dès lors que la réunification familiale à laquelle prétend Mme P B n'est pas partielle et que O Q vit avec elle et sa famille depuis le décès de sa sœur.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 et 28 août 2024 et le 10 octobre 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le motif initialement opposé est erroné ;

- s'agissant de M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D, Mme T et à M. I R, la décision attaquée peut légalement être fondée sur le caractère partiel de la réunification sollicitée ;

- S'agissant de O Q, la décision attaquée peut légalement être fondée sur l'absence de production de jugement de délégation de l'autorité parentale.

Par une décision du 24 juin 2024, Mme P B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme E a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Des visas de long séjour ont été sollicités, au titre de la réunification familiale, auprès de l'autorité consulaire à Djibouti, pour Mme T (alias S) et O Q, et par M. F V L, Mme K V L D (alias K V L), Mme G V L D (alias G V L), et M. I R (alias W V L) que Mme J O B, bénéficiaire du statut de réfugiée, présente comme ses enfants. L'autorité consulaire leur a opposé un refus le 26 juillet 2023. Par une décision implicite née le 28 juin 2023, dont Mme O B, M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D, T et M. I R demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours préalable formé contre les refus de visa en litige, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être regardée comme s'étant fondée, ainsi qu'elle est réputée le faire en vertu des dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur le motif opposé par ce refus consulaire tiré de ce qu'il n'est pas établi que les demandeurs de visa ont été déclarés comme membres de famille d'une réfugiée ou d'une bénéficiaire de la protection subsidiaire lors de la déclaration de leur situation familiale.

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugiée ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui de la demande de visa.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du dossier de demande d'asile complété le 13 septembre 2018 par Mme O B, que cette dernière a déclaré avoir eu plusieurs enfants issus de son union actuelle, dont " Halimo ", " O Mohamoud ", " F ", " Farhyo ", " Faisso ", et " W ". Si l'orthographe de certains prénoms diffère de celle figurant sur les certificats de naissance et les certificats d'identité des demandeurs de visa établis en 2021 (" Xaliimo ", " O Mohamud ", " K ", " Faizal " et " I "), ce seul élément, qui peut être expliqué par la transcription de ces prénoms de l'alphabet arabe somali à l'alphabet latin, ne suffit pas pour considérer que Mme O B n'a pas déclaré les demandeurs de visa comme étant ses enfants. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation, le ministre indiquant, d'ailleurs, en défense, que le motif opposé par l'autorité consulaire est erroné.

6. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, ils peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que, s'agissant de Mme T, M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D, et M. I R, la réunification présente un caractère partiel. Il fait valoir que, s'agissant de O Q, il n'a été produit ni jugement de délégation de l'autorité parentale ni autorisation de sortie du territoire. Le ministre doit être regardé comme sollicitant implicitement deux substitutions de motif.

8. D'une part, aux termes de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auquel l'article L. 561-4 renvoie expressément : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants ". A résulte de ces dispositions que la réunification familiale doit concerner, en principe, l'ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier et qu'une réunification familiale partielle ne peut être autorisée à titre dérogatoire que si l'intérêt des enfants le justifie. C'est au ressortissant étranger qu'il incombe d'établir que sa demande de réunification familiale partielle est faite dans l'intérêt des enfants.

9. Il ressort d'une note du 26 juillet 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), que Mme O B a déclaré être la mère biologique de huit enfants, issus de son mariage avec M. V H D. Pour expliquer qu'aucune demande de visa n'a été présentée pour trois de ses enfants, M, N et C nés respectivement en 2004, 2005 et 2007, Mme O B a indiqué, tant devant les services de l'OFPRA que devant la Cour nationale du droit d'asile, qu'alors que les milices Shebab s'en prenaient violemment à elle à son domicile, son mari et ses enfants se sont enfuis précipitamment. Ce récit est étayé par une attestation sur l'honneur établie par son époux, M. H D, précisant que, lors de cette agression, ces trois enfants ont fui séparément. Il l'est également par un courrier de la mission de la Croix Rouge pour le rétablissement des liens familiaux, du 13 juin 2023, attestant que Mme O B a sollicité cet organisme dès février 2021 afin de retrouver l'ensemble de sa famille, les recherches effectuées n'ayant pu permettre de localiser les trois enfants. Mme O B peut dès lors être regardée comme justifiant qu'elle a été dans l'impossibilité de retrouver ces trois enfants. Par suite, la réunification familiale qu'elle a sollicitée ne présente pas de caractère partiel et la substitution de motif sollicitée par le ministre ne peut être accueillie.

10. D'autre part, aux termes de l'article L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ". Aux termes de l'article L. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rendu applicable à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 du même code : " L'enfant pouvant bénéficier du regroupement familial est l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. ".

11. S'il est constant que Mme O B ne dispose ni d'un jugement de délégation parentale ni d'une autorisation de voyage de la part du père du jeune O Q, son neveu, elle explique que le père de cet enfant est décédé lors du conflit armé en Somalie en 2018 et qu'il lui est impossible de solliciter son acte de décès, dès lors qu'elle n'est pas un membre de sa cellule familiale proche. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'elle a déclaré, de façon constante, tant lors de l'introduction de sa demande d'asile en 2018 que lors de sa demande de recherche auprès de la mission de la Croix Rouge pour le rétablissement des liens familiaux en 2021, avoir en charge, neuf enfants, dont huit enfants issus de son union avec M. H D et le jeune O Q, qu'elle a adopté suite au décès de sa sœur en 2008, ainsi que l'atteste un jugement du tribunal de district de Yaqshid, du 11 mars 2023, (Mogadiscio - Somalie). Enfin, la Cour nationale du droit d'asile, dans sa décision du 12 novembre 2020 lui accordant le statut de réfugiée, mentionne qu'elle avait dispensé un enseignement scolaire à ses neuf enfants. Par suite, le motif opposé par le ministre ne peut légalement fonder la décision attaquée sans méconnaitre le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Dès lors, la substitution de motif qu'il a sollicitée ne peut être accueillie.

12. Il résulte de ce qui précède, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas à O Q, Mme T, M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D et M. I R, dans un délai de deux mois à compter de la notification dudit jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Mme P B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1200 euros à verser à Me Combes, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1 : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, née le 28 juin 2023, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas à O Q, à Mme T, M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D, et M. I R, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Combes la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme U B, à Mme T, M. F V L, Mme K V L D, Mme G V L D, et à M. I R, ainsi qu'à Me Combes et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 13 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Claire Chauvet, présidente,

Mme Marina André, première conseillère,

M. Emmanuel Bernard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 décembre 2024.

La rapporteure,

Marina E

La présidente,

Claire Chauvet

La greffière,

Cécile Guillas

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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