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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2312812

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2312812

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2312812
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantDEAT-PARETI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 31 août 2023, 2 avril 2024 et 3 avril 2024, M. C E D, agissant en qualité de représentant légal de l'enfant G E, représenté par Me Deat-Pareti, demande au tribunal :

1°) d'ordonner, avant-dire-droit, une expertise à fin d'examen comparatif des empreintes génétiques entre M. E D et l'enfant G E ;

2°) d'annuler la décision implicite née le 9 juillet 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 21 mars 2023 de l'autorité consulaire française au Cameroun refusant de délivrer à G E un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en cas de refus de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dès lors que l'identité de l'enfant G E et son lien familial avec lui sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 mars 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. E D ne sont pas fondés.

M. E D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25 %) par une décision du 29 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Heng a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C E D, ressortissant gabonais, a obtenu une autorisation de regroupement familial au profit de son épouse F B, et des enfants Prince A E D et G E, ressortissants camerounais. L'autorité consulaire française au Cameroun a délivré les visas de long séjour sollicités à ce titre à Mme B et à l'enfant Prince A E D et refusé, par une décision du 21 mars 2023, la demande présentée pour G E. Par une décision implicite née le 9 juillet 2023, dont M. E D demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ". En application de ces dispositions, le recours administratif préalable obligatoire ayant fait l'objet d'une décision implicite de rejet, cette décision, qui se substitue à la décision initiale, doit être regardée comme s'en étant appropriée le motif, soit, en l'espèce, celui tiré de ce que le document d'état civil produit comporte des éléments permettant de conclure qu'il n'est pas authentique.

3. D'une part, dans le cas où la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour des motifs d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation entre le demandeur du visa et le membre de la famille qu'il projette de rejoindre sur le territoire français.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

6. Pour justifier de l'identité et du lien de filiation les unissant, M. E D a produit à l'appui de la demande de visa l'acte de naissance n° 9989/2007, dressé le 24 avril 2007 par l'officier d'état civil du centre de Yaoundé II, qui mentionne qu'Anaïs Chloé Ngongue E est née le 17 avril 2007 de l'union de " E D C " et de " B F ". Le ministre de l'intérieur et des outre-mer soutient que la numérotation n° 9989/2007 de cet acte, qui suppose l'enregistrement de 9989 naissances entre le 1er janvier et le 24 avril 2007 dans la seule deuxième commune de la ville de Yaoundé, est incohérente.

7. Toutefois, les requérants produisent le jugement supplétif d'acte de naissance n° 3560/DCL rendu le 18 décembre 2023 par le tribunal de première instance de Yaoundé, ordonnant à l'officier d'état civil de la commune d'arrondissement de Yaoundé II la reconstitution de l'acte de naissance G E comme née le 17 avril 2007 à Yaoundé de E D C et de B F. Si ce jugement a été rendu postérieurement à la décision attaquée, il est constant qu'il a un caractère déclaratif, et que, par suite, ses effets remontent à la naissance de l'intéressée. L'administration, qui ne conteste pas ce jugement supplétif, dont les mentions sont au demeurant corroborées par le livret de famille du requérant, n'apporte aucun élément permettant d'établir une fraude. Par ailleurs, si le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que le patronyme de l'enfant est différent de celui du deuxième enfant de M. E D, qui a, pour sa part, obtenu un visa de long séjour, il ressort de l'article 35 de l'ordonnance n° 81/002 du 29 juin 1981, cité par le requérant, que les parents choisissent librement le nom et le prénom de l'enfant. Dès lors, l'identité G E et son lien de filiation avec M. E D sont établis. Par suite, celui-ci est fondé à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en se fondant sur le motif rappelé au point 2.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, ni de procéder à l'expertise génétique demandée qui ne présente pas d'utilité pour la solution du litige, que M. E D est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que le visa de long séjour sollicité soit délivré à G E sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. E D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25 %). Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Deat-Pareti, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 9 juillet 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à G E le visa de long séjour sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Deat-Pareti la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C E D, à Me Deat-Pareti et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 8 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mai 2024.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVET

La greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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