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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2312853

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2312853

vendredi 11 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2312853
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOULARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 septembre 2023, Mme B G, M. C D et Mme A F J, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants de I D F, représentés par Me Poulard, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre la décision de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo rejetant les demandes de visa de long séjour présentées pour Mmes G et F J et la jeune I D F au titre de la procédure de réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard,

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que les actes d'état civil produits établissent les liens de famille allégués, également établis par les éléments de possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit d'observations.

Par une ordonnance du 16 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 11 décembre 2023.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25%) par une décision du 20 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale sur les droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Fessard a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant congolais (République démocratique du Congo), a obtenu le statut de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 21mai 2010. Il se déclare marié à Mme A F J, ressortissante congolaise, née le 12 juin 1974, et père de I D F, née le 26 juillet 2006 et de B G, née le 27 juin 2003. Mmes F J et Ndila Makanza ainsi que la jeune I D F ont sollicité auprès de l'ambassade de France en République démocratique du Congo des visas de long séjour en qualité de membre de famille de réfugié. Par une décision du 6 janvier 2023, l'autorité consulaire a refusé de leur délivrer les visas de long séjour sollicités. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, par une décision implicite, née le 6 mai 2023, et dont les requérants demandent l'annulation, rejeté le recours préalable formé contre la décision de l'autorité consulaire.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours. ". En application de ces dispositions, la commission doit être regardée comme s'étant approprié la motivation en droit, fondée notamment sur les articles L. 561-2 à L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les motifs retenus par l'autorité consulaire tirés de ce que les actes d'état civil présentés ne sont pas conformes à la législation locale et que les demandeurs de visa ne justifient pas d'un jugement de délégation d'autorité parentale assorti d'un courrier autorisant le départ des enfants pour E. La décision de la commission comporte donc, par appropriation des motifs de la décision consulaire, des motifs de droit et de fait, de sorte que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par K français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par K font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, sous réserve que le lien familial soit établi, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public.

5. Le premier alinéa de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

S'agissant de Mme A F J :

6. Pour établir son identité, Mme F J produit son acte de naissance n° 229 pris en transcription d'un jugement supplétif ° RC. 40. 250/G en date du 9 janvier 2023 rendu par le tribunal de grande instance de Kinshasa/Kalamu à sa requête, selon lequel elle est née le 12 juin 1974 de l'union de J Bezini et de Mwele Mbo Charlotte. En l'absence de contestation du caractère authentique des actes d'état civil produits par le ministre l'intérieur et des outre-mer, qui n'indique pas en quoi ces actes ne seraient pas conformes à la réglementation locale comme l'a estimé la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, Mme F J doit être regardée comme établissant son identité. Dans ces conditions, et alors que le lien marital entre Mme F J et M. D n'est pas remis en cause par l'administration, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

S'agissant de Mme B G et de la jeune I D F :

7. Lorsqu'un acte d'état civil étranger assure la publicité d'une décision de justice, il devient indissociable de celle-ci, dont l'opposabilité en France, en principe de plein droit, reste subordonnée à sa régularité internationale. Ainsi, toute mention figurant dans l'acte d'état civil en exécution d'une décision de justice étrangère ne peut faire foi au sens de l'article 47 précité du code civil qu'à la condition que cette décision soit produite et remplisse les conditions pour sa régularité internationale.

8. Les requérants, pour établir l'identité et le lien de famille allégués des demanderesses de visa avec le réunifiant, ont produit leurs actes de naissance, pris en transcription de jugements supplétifs, qui ne sont toutefois pas produits à l'instance. Il résulte de ce qui a été dit au point 7, que l'absence de présentation de ce jugement supplétif prive les actes de naissance produits de leur caractère probant, alors même que les mentions portées sur ces actes sont corroborées par les passeports des intéressées. Par suite, l'identité et le lien de filiation allégué ne peuvent être regardés comme établis. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

9. Enfin, pour établir les liens de famille allégués par le mécanisme de la possession d'état, M. D produit sa fiche familiale de référence qui révèle qu'il a déclaré ses enfants auprès de K français de protection des réfugiés et apatrides le 5 juin 2010, quelques justificatifs de transferts d'argent au profit de Mme F J, non datés et dont la plupart ne sont pas lisibles ainsi que des photographies de membres de sa famille. Ces éléments sont toutefois insuffisants pour établir les liens de famille allégués par la voie de la possession d'état.

10. Il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif, qui suffisait à fonder la décision attaquée.

11. En dernier lieu, les identités et les liens de famille allégués entre les demanderesses de visa et le réunifiant n'étant pas établis, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant ne peuvent qu'être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont seulement fondés à demander l'annulation de la décision contestée en tant qu'elle concerne Mme F J.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme F J, le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme totale de 1 000 euros au titre des frais exposés par les requérants et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 6 mai 2023 est annulée en tant qu'elle concerne Mme F J.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité pour Mme F J, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera aux requérants une somme de totale 1 000 euros (mille euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B G, à M. C D, à Mme A F J, à Me Poulard et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme H, première-conseillère,

Mme Fessard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2024.

La rapporteure,

A. FESSARD

La présidente,

V. POUPINEAU

La greffière,

A-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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