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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2313201

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2313201

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2313201
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 septembre 2023 et des mémoires complémentaires enregistrés les 14 novembre 2023 et 21 août 2024, Mme D A, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante légale de ses enfants mineurs, M. C B et Mme F E, représentée par Me Régent, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 16 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 19 mai 2023 de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer à Mme A un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de délivrer le visa sollicité dans le délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité du demandeur de visa et son lien familial avec le regroupant sont établis ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen dans la mesure où des éléments de possession d'état ont bien été produits dès le dépôt de la demande de visa.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Paquelet-Duverger,

- et les observations de Me Sachot, substituant Me Regent, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, ressortissante sénégalaise, a obtenu par une décision du 20 décembre 2022 du préfet des Bouches-du-Rhône une autorisation de regroupement familial au profit de M. C B, ressortissant sénégalais né le 19 février 2011, qu'elle présente comme son fils. Par une décision du 19 mai 2023, l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) a rejeté la demande de visa de long séjour présentée au titre du regroupement familial. Par une décision implicite née le 16 août 2023, dont Mme A demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur l'objet du litige :

2. Lorsque le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde

3. Mme A a adressé le 8 septembre 2023 à la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France une demande de communications des motifs de la décision implicite de rejet née le 16 août 2023. La commission a, par la suite, rendu une décision expresse le 26 octobre 2023. Il en résulte que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A à l'encontre de la décision implicite du 16 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision consulaire, doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 26 octobre 2023 par laquelle la commission a explicitement rejeté son recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Pour rejeter le recours de Mme A, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les circonstances d'une part, que l'acte de naissance produit et les pièces transmises pour le compléter ou pallier son absence, comportaient des irrégularités substantielles au regard des articles 38 et 52 du code de la famille sénégalaise, et ne permettaient pas d'établir l'identité du demandeur et son lien avec la regroupante, Mme A, et d'autre part, qu'aucun élément convaincant de possession d'état n'avait été produit.

5. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ". Lorsque la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation entre le demandeur du visa et le membre de la famille qu'il projette de rejoindre sur le territoire français ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

6. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil qui dispose : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

7. Pour justifier de l'identité et du lien de filiation de l'enfant C B, Mme A a produit les volets n°2 et n° 3 de l'acte de naissance n° 03704/2011 établi le 6 juin 2011 par l'officier d'état civil de la commune de Kaolack, qui mentionne que le jeune C B est né le 19 février 2011 et qu'il est le fils de Mme A et de M. B. Elle a également versé à l'instance une copie littérale de cet acte de naissance, et un certificat d'authentification établi le 30 mai 2023 par l'officier d'état civil de la commune de Kaolack, où est né l'enfant, qui confirme l'existence de l'acte. Pour justifier des irrégularités substantielles au droit de la famille sénégalais relevées dans la décision attaquée, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir que les mentions obligatoires concernant les parents du jeune garçon ne figurent pas sur l'acte de naissance, notamment l'âge de ses parents. Or, s'il est exact que l'âge du père n'a pas été porté dans l'acte de naissance, l'âge de la mère y est bien mentionné. Cette anomalie limitée à un seul des deux parents ne suffit pas à elle seule à remettre en cause la valeur probante de l'acte de naissance produit. De plus, il n'apparait pas que les autres mentions concernant les parents seraient irrégulières, insuffisantes ou inexactes. En outre, le numéro d'identification national du déclarant -M. Dia- mentionné sur l'acte de naissance, est identique à celui mentionné sur le passeport de ce dernier de sorte que le risque d'homonymie allégué par le ministre dans ses écritures est écarté. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir qu'en refusant de tenir pour établis l'identité de l'enfant C B, et son lien de filiation à son égard, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 26 octobre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a expressément rejeté le recours formé contre la décision de refus de visa opposée à Mme A doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A le visa de long séjour sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Régent, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E:

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 26 octobre 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme A le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Aude Régent.

Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme Paquelet-Duverger, première conseillère,

M. Ravaut, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024 .

La rapporteure,

S. PAQUELET-DUVERGERLa présidente,

V. POUPINEAULe greffier

S. VALAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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