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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2313591

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2313591

vendredi 25 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2313591
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLENGRAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 15 septembre, 4 décembre 2023 et 31 août 2024, M. C D, représenté par Me Lengrand, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision en date du 20 octobre 2023 par laquelle le sous-directeur des visas a confirmé la décision de l'autorité consulaire française à Alger (Algérie) lui refusant un visa d'entrée et de long séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française, ensemble la décision consulaire ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 800 euros au profit de Me Lengrand, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de l'autorité consulaire a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que leur communauté de vie est établie ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 août 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la décision attaquée peut être également fondée sur le motif tiré de l'absence de communauté de vie établie ;

- les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Fessard a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien, né le 15 juillet 1995, a épousé le 24 janvier 2023 à Livry Gargan, Mme A B, ressortissante française, née 8 septembre 1994. Il a sollicité un visa d'entrée et de long séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française. Par une décision du 16 août 2023, l'autorité consulaire française à Alger (Algérie) a refusé de lui délivrer le visa sollicité. Par sa requête, M. D demande au tribunal d'annuler la décision du 20 octobre 2023 par laquelle le sous-directeur des visas a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire ainsi que la décision consulaire.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 7 novembre 2023, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce que M. D soit provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de l'autorité consulaire :

3. Il résulte des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la décision prise par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, dont la saisine préalable à un recours contentieux est obligatoire à peine d'irrecevabilité de celui-ci, se substitue à la décision prise par l'autorité consulaire ou diplomatique sur la demande de visa. Il s'ensuit que les conclusions de la requête doivent être regardées comme exclusivement dirigées contre la décision du sous-directeur des visas.

4. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision de l'autorité consulaire, qui constitue un vice propre de cette décision, à laquelle s'est substituée la décision implicite du sous-directeur des visas, doit être écarté comme inopérant.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du sous-directeur des visas :

5. Le sous-directeur des visas, pour rejeter le recours de M. D, s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé représente une menace pour l'ordre public.

6. Aux termes de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le visa de long séjour ne peut être refusé à un conjoint de Français qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public. Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de Français qui remplit les conditions prévues au présent article ".

7. En application de ces dispositions, il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer au conjoint étranger d'un ressortissant français, dont le mariage a fait l'objet d'une transcription sur le registre de l'état civil français et n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire, le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa. La seule circonstance que l'intention matrimoniale d'un seul des deux époux ne soit pas contestée ne fait pas obstacle à ce qu'une telle fraude soit établie.

8. Il ressort du mémoire en défense du ministre de l'intérieur que le sous-directeur des visas, pour considérer que M. D représentait une menace à l'ordre public, s'est fondé sur l'existence d'une enquête de police judiciaire pour des faits de violences conjugales aggravés de deux circonstances, commis le 22 novembre 2002, qui auraient conduit à une incapacité n'excédant pas huit jours. Toutefois, le ministre ne produit pas l'enquête dont il se prévaut alors que le requérant conteste la matérialité des faits qui lui sont reprochés. Par ailleurs, si le ministre de l'intérieur fait également valoir que l'intéressé a fait l'objet, par un arrêté du 22 novembre 2022, d'une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire fondée sur la circonstance qu'il a été interpellé pour des faits de violences volontaires sur conjoint dans l'espace public, les décisions portant refus de délai de départ volontaire et interdiction de retour ont été annulées par un jugement du tribunal administratif de Paris du 6 décembre 2022 au motif que les faits relevés, contestés par M. D, ne sauraient suffire à considérer que sa présence constituerait une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, et en l'absence d'autre élément apporté par le ministre susceptible de caractériser l'atteinte alléguée, le requérant est fondé à soutenir que le sous-directeur des visas a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en lui opposant ce motif.

9. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Le ministre de l'intérieur dans son mémoire en défense, qui a été communiqué au requérant, invoque un nouveau motif tiré de l'absence de communauté de vie. Il doit ainsi être regardé comme demandant que ce nouveau motif soit substitué à celui retenu par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme B et le requérant ont vécu dans le même appartement avant son départ pour l'Algérie et que dans l'attente de son retour, Mme B s'est faite domicilier chez sa grand-mère. Elle s'est rendue en Algérie à deux reprises en janvier et août 2023 afin d'y rejoindre son époux. Enfin, le requérant verse au débat plusieurs attestations de proches témoignant de la sincérité et de la stabilité de leur union. Au vu de ces éléments, qui établissent l'existence d'une communauté de vie entre les époux D, le nouveau motif opposé par le ministre de l'intérieur dans son mémoire en défense n'est pas susceptible de fonder légalement la décision attaquée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à sa demande de substitution de motifs.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à M. D le visa sollicité, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

14. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Lengrand renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du sous-directeur des visas en date du 20 octobre 2023 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Lengrand une somme de 1 000 euros (mille euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Lengrand et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme E, première-conseillère,

Mme Fessard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 octobre 2024.

La rapporteure,

A. FESSARD

La présidente,

V. POUPINEAU

La greffière,

A-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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