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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2313722

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2313722

lundi 4 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2313722
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantTHOUMINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 septembre 2023 et les 9 et 12 septembre 2024, Mme E B F agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de I G D, et Mme H G D, représentées par Me Thoumine, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 22 août 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Nairobi (Kenya) du 6 juin 2023 refusant de délivrer à I G D et à Mme H G D des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer ces visas dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 800 euros au profit de leur conseil, au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que la demande de réunification partielle est conforme à l'intérêt supérieur des enfants de Mme B F, âgés de moins de dix-neuf ans ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la substitution de motif sollicitée par le ministre ne peut être accueillie, dès lors qu'aucune demande expresse n'a été présentée par l'administration ; le lien de filiation entre les demandeuses de visas et Mme B F est établi par les documents produits.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés par Mme B F et Mme H G D ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être légalement fondée sur le motif tiré de ce que le lien de filiation entre les intéressées et Mme B F n'est pas établi.

Par une décision du 3 juin 2024, M. Mme B F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Pétri, rapporteure publique,

- et les observations de Me Thoumine, avocate de Mme B F.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B F, ressortissante somalienne née le 15 mars 1976, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du 23 juillet 2020 de la Cour nationale du droit d'asile. Les demandes de visas de long séjour sollicités, au titre de la réunification familiale, pour Mme H G D et I G D, nées les 11 novembre 2005 et 25 novembre 2006, qu'elle présente comme deux de ses enfants ont été rejetées par l'autorité consulaire à Nairobi (Kenya). Par une décision implicite née le 22 août 2023, dont Mme B F et Mme H G D demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé contre ces refus consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours préalable formé par Mme B F, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être regardée, ainsi qu'elle est réputée le faire en vertu des dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comme s'étant fondée sur le motif opposé par les refus consulaires dont elle est saisie, tiré de ce que les demandes de visas ont été déposées dans le cadre d'une réunification familiale partielle sans que l'intérêt des enfants suffise à en justifier.

3. D'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise au bénéfice de la protection subsidiaire ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui de la demande de visa.

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Aux termes de cet article 47 : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Enfin, aux termes de l'article L. 434-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auquel l'article L. 561-4 renvoie expressément : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants ". A résulte de ces dispositions que la réunification familiale doit concerner, en principe, l'ensemble de la famille du ressortissant étranger qui demande à en bénéficier et qu'une réunification partielle ne peut être autorisée à titre dérogatoire que si l'intérêt des enfants le justifie.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme B F est la mère de treize enfants, dont six sont décédés en 2015 lors de l'attaque de son domicile en Somalie et que ses deux plus jeunes enfants, âgés de onze et neuf ans, résident dans ce pays, Mme H G D et la jeune I G D au Kenya et ses trois autres enfants en France. La délivrance des visas sollicités n'a ainsi pas pour conséquence de séparer les intéressées du reste de la fratrie, établie dans trois pays différents. En outre, Mme B F indique que l'âge de ses deux plus jeunes enfants ne leur permet pas, eu égard à la situation de la Somalie, de quitter ce pays, et qu'il n'est, par voie de conséquence, pas possible que des visas soient sollicités pour eux dans un autre. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, le regroupement partiel n'a pas méconnu l'intérêt des enfants restés en Somalie. Dans ces conditions, et alors qu'il est constant que le père des enfants est décédé en 2015, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a fait une inexacte application des dispositions citées au point 6 en rejetant les demandes de visas présentées pour H G hassan et I G D, pour le motif rappelé au point 2.

8. Toutefois, pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué au requérant, que le lien de filiation n'est pas établi entre la réunifiante et les demandeuses de visas.

9. Pour justifier du lien de filiation entre les intéressées et Mme B F, ont été produits des certificats de naissance dressés par l'ambassade de Somalie au Kenya faisant état que H G D et I G D sont nées de son union avec M. G D, respectivement les 11 novembre 2005 et 25 novembre 2006, à Afgoye (Somalie). En se bornant à indiquer que l'autorité consulaire somalienne au Kenya n'est pas compétente pour dresser des actes concernant des ressortissants somaliens nés en Somalie, sans citer les règles de droit local, tant somalien que kenyan, qui auraient été méconnues, le ministre n'établit pas que l'auteur des certificats de naissance produits par les requérantes ne pouvaient pas les dresser. Si ces documents ne peuvent être regardés comme des actes d'état civil au sens de l'article 47 du code civil, ils peuvent être pris en compte, le cas échéant, pour déterminer l'existence d'une situation de possession d'état. Par ailleurs, outre que Mme B F a déclaré de façon constante les intéressées auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, ainsi que l'atteste une note des services de cet Office du 4 août 2022, les mentions des passeports des intéressés, délivrés le 20 décembre 2021, sont concordantes avec celles des certificats de naissance mentionnés précédemment. Par suite, et alors que l'absence ou l'irrégularité de la légalisation de ces actes ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'ils contiennent, l'identité de H G D et I G D et leur lien de filiation avec la réunifiante doivent être regardés comme établis. Dès lors, la substitution de motif sollicitée par le ministre ne peut être accueillie.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme B F et Mme H G D sont fondées à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités, au profit de Mme H G D et de la jeune I G D, dans un délai de deux mois à compter de sa notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme B F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, Me Thoumine, son avocate, peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) à verser à Me Thoumine, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, née le 22 août 2023, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à H G D et I G D des visas de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Thoumine la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B F, à Mme H G D, à Me Thoumine, ainsi qu'au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 7 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Claire Chauvet, présidente,

Mme Marina André, première conseillère,

M. Emmanuel Bernard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 novembre 2024.

La rapporteure,

Marina C

La présidente,

Claire Chauvet

La greffière,

Anne Voisin

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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