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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314364

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314364

vendredi 25 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314364
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLAMY-RABU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 septembre 2023, Mme D B, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante des enfants mineurs F C B, E B et A B, représentée par Me Lamy-Rabu, demandent au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 14 avril 2023 de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée) rejetant les demandes de visa d'entrée et de long séjour présentées pour F C B, E B et A B ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros au profit de son conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les trois décisions consulaires du 14 avril 2023 ont été signées par une autorité incompétente ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation en ce que les actes d'état civils produits sont authentiques et établissent l'identité et le lien de filiation avec la réunifiante ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaissent les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 3 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 29 décembre 2023.

Un mémoire produit par Mme B a été enregistré le 26 septembre 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Paquelet-Duverger a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne, a été admise au statut de réfugiée par une décision de la cour nationale du droit d'asile en date 10 décembre 2021. F C B, E B et A B, ressortissants guinéens, respectivement nés le 6 décembre 2006, le 6 décembre 2006 et le 9 octobre 2015, enfants de la requérante, ont déposé des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale auprès des autorités consulaires françaises à Conakry. Par trois décisions du 14 avril 2023, cette autorité a refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision née le 9 juillet 2023 la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions de l'autorité consulaire française :

2. Il résulte des dispositions de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par l'autorité diplomatique ou consulaire. Par suite, la décision implicite née le 9 juillet 2023 de cette commission s'est substituée aux décisions du 14 avril 2023 de l'autorité consulaire française à Conakry. Il en résulte que les conclusions de la requête doivent être regardées comme dirigées contre la seule décision de rejet de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

3. En application des dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d'une demande de visa fait l'objet d'une décision implicite de rejet, cette décision, qui se substitue à la décision initiale, doit être regardée comme s'étant approprié les motifs de la décision initiale. La décision implicite de la commission doit donc être regardée comme s'étant approprié le motif opposé par l'autorité consulaire française à Conakry, à savoir qu'eu égard à leur situation familiale, les documents produits par les demandeurs ne permettent pas de justifier que le lien de filiation n'est établi qu'à l'égard de la personne qu'ils entendent rejoindre ou que l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux, ou qu'ils auraient été confiés à la personne qu'ils entendent rejoindre en France au titre de l'autorité parentale en vertu d'une juridiction étrangère.

4. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

5. Il ressort des pièces du dossier que les visas litigieux ont été sollicités au bénéfice de F C B, E B et A B, dont le lien de filiation, non contesté par l'administration, est établi à l'égard de la réunifiante par la production de trois extraits du registre de l'état civil délivrés sur la base de trois jugements supplétifs n°s 2333, 2334 et 2335 rendus le 14 avril 2021 par le tribunal de première instance de Boké et tenant lieu d'acte de naissance. Les trois garçons souhaitent rejoindre leur mère, qui réside en France et qui a obtenu le statut de réfugiée après avoir fui la Guinée, où elle a été victime d'un mariage forcé alors qu'elle était âgée de 15 ans. Ainsi qu'elle l'a exposé à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans son récit d'asile, Mme B a subi de nombreuses violences morales et physiques perpétrées par son conjoint qui l'ont contrainte à fuir le domicile conjugal avec ses enfants, qu'elle a finalement confiés à sa cousine avant son départ de Guinée en septembre 2018. Il n'est pas contesté que ces enfants ne voient plus leur père et que Mme B contribue seule financièrement à leur entretien et leur éducation en effectuant des versements réguliers d'argent à sa cousine, qui indique, dans une attestation versée à l'instance, s'occuper des enfants depuis le départ de leur mère et envoyer chaque mois à Mme B les dépenses qu'elle effectue pour les enfants. Dans ces conditions, l'intérêt supérieur de F C B, E B et A B est de vivre en France auprès de leur mère, dont il ne saurait être exigée qu'elle produise une preuve de délégation de l'autorité parentale à son endroit de la part de son époux violent. Par suite, en refusant de leur délivrer les visas sollicités en se fondant sur le motif cité au point 3, la commission de recours a méconnu les stipulations précitées du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction

7. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à F C B, E B et A B les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa en France née le 9 juillet 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint est au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme Paquelet-Duverger, première conseillère,

M. Ravaut, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 octobre 2024.

La rapporteure,

S. PAQUELET-DUVERGERLa présidente,

V. POUPINEAU

La greffière,

A-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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