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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314402

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314402

vendredi 29 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314402
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 27 septembre 2023 et le 23 octobre 2024, Mme F B et M. E H D, agissant tant en leur nom personnel qu'au nom de leur enfant mineur G C D, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du ministre de l'intérieur du 18 août 2023 refusant de délivrer à l'enfant G C D un visa de long séjour en qualité de membre de la famille de réfugiés ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros hors taxes à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et aux requérants directement en cas de refus d'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le ministre estimant l'acte d'état civil produit irrégulier, n'a pas examiné la possession d'état ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'identité de la demandeuse de visa et son lien familial avec la réunifiante sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 septembre 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B et M. D ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Paquelet-Duverger,

- les conclusions de Mme Heng, rapporteure publique,

- et les observations de Me Pavy, substituant Me Pollono, représentant Mme B et M. D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B et M. D, ressortissants ivoiriens, ont été admis au statut de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 5 janvier 2021. G C D, qu'ils présentent comme leur fille, a déposé une demande de visa de long séjour, auprès de l'autorité consulaire de Accra (Ghana) au titre de la réunification familiale, qui a été rejetée. Mme B et M. D ont formé un recours auprès de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France contre la décision de refus de l'autorité consulaire. Par une décision du 6 juillet 2023 la commission de recours a recommandé au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité. Par une décision du 18 août 2023, dont Mme B et M. D demandent l'annulation, le ministre a refusé de délivrer le visa.

2. Pour refuser de délivrer le visa sollicité, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'acte de naissance ghanéen I C D n'était pas conforme à la législation locale et ne permettait pas d'établir l'identité de la demanderesse et sa filiation à l'égard de la réunifiante.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. /(). / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de la demande de visa sollicité pour l'enfant G C, a été produit la copie certifiée de l'acte n° 491 délivré par l'officier d'état civil de la commune de Komenda faisant état de la naissance le 29 juillet 2013, enregistrée le 1er juin 2016, I C D, née de l'union de Joël Thierry H D et de Josiane Annick B. Cependant, le ministre de l'intérieur fait valoir que la déclaration de naissance de l'enfant a été effectuée au-delà du délai de 12 mois fixé par l'article 8-6 de la loi ghanéenne de 1965 sur l'enregistrement des naissances et des décès (Registration of Births and Deaths Act de 1965), qui dispose qu'" une naissance ne sera pas enregistrée à l'expiration du délai de douze mois suivant la naissance, sauf obtention d'une autorisation écrite de l'officier d'état civil () et qu'il soit inscrit dans le registre que l'officier d'état civil a donné son accord ". De plus, il ressort des mentions de l'acte produit qu'il a été établi sur déclaration de Mme B, alors qu'elle avait fui le Ghana dès 2014. Dans ces conditions, et alors même que l'acte de naissance a été transcrit à l'état civil ivoirien, il doit être regardé comme dénué de valeur probante.

8. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. D et Mme A ont fui la Côte d'Ivoire en 2011 et ont vécu dans un camp de réfugié au Ghana jusqu'en 2014, qu'ils ont décidé de quitter en raison de l'insécurité qui y régnait. Le récit d'asile de M. D, les formulaires de demande d'asile de M. D et Mme A, leur compte-rendu d'entretien avec l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), ainsi que leurs fiches familiales de référence mentionnent de manière concordante et constante la naissance de leur fille G C au Ghana. Un certificat du Haut-commissariat aux réfugiés confirme la date et le lieu de naissance déclarés par les intéressés. De même, un rapport obstétrical de 2018 du Centre Hospitalier Universitaire de Nantes concernant Mme B, précise que cette dernière a déclaré avoir eu un premier accouchement en 2013, année de naissance I C, qui porte le nom de famille du requérant. Plusieurs attestations d'amis et de membres de la famille précisent que G C est la fille de Mme B et de M. D et qu'elle est élevée par sa grand-mère maternelle, ce que confirme également cette dernière. Les mandats produits par les requérants au titre des années 2016 à 2023 établissent l'envoi régulier d'argent de Mme B et M. D à la grand-mère maternelle et l'oncle de l'enfant pour assurer la prise en charge de ses besoins. Enfin, des photographies et des copies d'écran de conversation sur messagerie témoignent des liens affectifs unissant Mme B et G C. Ces éléments suffisent, en l'espèce, à établir le lien de filiation par le mécanisme de la possession d'état entre Mme B, M. D et G C D. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que le ministre a commis une erreur d'appréciation en estimant que l'identité et le lien de filiation I C D n'étaient pas établis.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à G C D le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pollono, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E:

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur du 18 août 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à G C D le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F B, à M. E H D, au ministre de l'intérieur et à Me Fleur Pollono.

Délibéré après l'audience du 30 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme Paquelet-Duverger, première conseillère,

Mme Fessard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2024 .

La rapporteure,

S. PAQUELET-DUVERGERLa présidente,

V. POUPINEAULe greffier,

S. VALAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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