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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314413

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314413

vendredi 29 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314413
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 septembre 2023, M. D B, agissant en son nom propre et en tant que représentant légal des mineurs L D B et H B, M. E B et Mme M H A, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre les décisions du 18 mai 2022 de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer un visa de long séjour en qualité de membre de la famille d'un réfugié à Mme M H A et aux enfants ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer les demandes de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation en ce qu'elle n'a pas répondu à leur demande de communication de motifs ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce que l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par la production de documents d'état civil et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 des articles 3 et 9 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur qui n'a pas présenté de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme G -Duverger,

- les conclusions de Mme Heng rapporteure publique,

- et les observations de Me Pavy, substituant Me Pollono représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant mauritanien, a été admis au statut de réfugié et est titulaire d'une carte de résident. Mme A, qu'il présente comme son épouse, et Mme L D B, M. H B et M. E B, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé une demande de visa de long séjour auprès de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) au titre de la réunification familiale. Par des décisions du 18 mai 2022, cette autorité a refusé de leur délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite, née le 10 août 2022, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En cas de décision implicite de la commission de recours et en l'absence de communication, sur demande du destinataire, des motifs de cette décision, ainsi qu'en l'absence de mémoire en défense de l'administration exposant devant le tribunal les motifs de cette décision, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, dont la décision se substitue à celle des autorités consulaires, doit être regardée comme s'étant approprié le motif retenu par ces autorités. En l'espèce, le motif opposé par l'autorité consulaire française à Dakar est tiré de ce que les documents d'état civil produits présentent les caractéristiques de documents frauduleux.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". L'article L. 561-5 de ce code dispose : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

5. En outre, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

8. Pour justifier de l'identité et de la filiation des enfants, il est versé au débat, s'agissant de M. E B, un extrait d'acte de naissance n°00029 du registre de l'année 2006 établi suivant un jugement d'autorisation d'inscription n°135 du 5 janvier 2006, et un certificat d'authentification de l'acte signé par un officier d'état civil de la commune de Orefonde et daté du 24 août 2022. Il ressort de ces documents que M. E B est né le 31 décembre 2002 à Baladji, et qu'il est le fils de M. D B et de Mme J A. En ce qui concerne M. H B, les requérants ont produit un extrait d'acte de naissance n°00340 de l'année 2005 et un certificat d'authentification de l'acte signé par un officier d'état civil de la commune de Orefonde et daté du 17 juin 2022, une ordonnance de rectification du prénom de sa mère dans l'acte de naissance du 22 avril 2013, et un extrait d'acte de naissance délivré le 6 septembre 2023. Il ressort de ces documents que M. H B est né le 18 novembre 2005 à Baladji et qu'il est le fils de M. D B et de Mme J A. S'agissant de Mme L D B, les requérants ont produit un extrait d'acte de naissance n°00705 de l'année 2010 et un certificat d'authentification de l'acte signé par un officier d'état civil de la commune de Orefonde et daté du 24 août 2022. Il ressort de ces documents que L D B, née le 2 octobre 2009 à Baladji, est la fille de M. D B et Mme M H A. Dans ces conditions, alors qu'il incombe à l'administration de démontrer l'existence d'une fraude, et en l'absence de mémoire en défense, en retenant le caractère frauduleux des actes d'état civil produits pour M. E B, M. H B et Mme L D B, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation.

9. Pour justifier de l'identité de Mme A, il est produit un extrait d'acte de naissance n°1625 de l'année 1992 suivant un jugement supplétif du 29 juillet 1992, et un certificat d'authentification de l'acte signé par un officier d'état civil de la commune de Orefonde du 17 juin 2022. S'il ressort de l'extrait d'acte de naissance que Mme A est née le 17 octobre 1973 à Baladji, et qu'elle est la fille de M. H A et de Mme I F, l'absence de présentation de ce jugement supplétif prive l'acte de naissance produit de son caractère probant.

10. Toutefois, les requérants produisent une note de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 4 février 2005 à destination de la Direction des français à l'étrangers mentionnant que Mme A, née en 1973, est la mère des enfants C B et E B, issus de son union avec M. D B, célibataire. La note, qui précise que le mariage a été célébré selon les formes religieuses, est corroborée par les déclarations constantes de M. B contenues dans le formulaire de demande d'asile du 24 avril 2003 et la fiche de renseignements de l'OFPRA du 16 janvier 2022, dans lesquels Mme A y est désignée comme sa conjointe, épousée selon les formes religieuses le 10 mars 1995. Si elle ne peut être regardée comme épouse du fait de l'absence de mariage civil, Mme A établit tout le moins avoir la qualité de concubine de M. B. Elle justifie d'une communauté de vie stable et continue, avant la demande d'asile de son concubin, par la célébration de ce mariage religieux et la naissance de leurs enfants, dont le lien de filiation est établi par les pièces mentionnées au point 8. Le numéro de passeport de Mme A est identique à celui mentionné pour la déclarante dans les extraits d'actes de naissance des enfants L D B, H B et E B. Mme A établit également le maintien du lien familial par la production de photographies prises entre 1995 et 2022 et de justificatifs des nombreux versements de sommes d'argent effectués par M. B vers Mme A de septembre 2014 à avril 2022 pour l'entretien de Mme A et des enfants.

11. Dans ces conditions, la réalité de l'identité de Mme A et de son lien familial l'unissant à M. D B doit être regardée comme établie par voie de possession d'état. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme M H A, Mme L D B, M. H B et M. E B les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme totale de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 10 août 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera aux requérants la somme totale de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Mme M H A, à M. H B, à M. E B, et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 30 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme Paquelet-Duverger, première conseillère,

Mme Fessard-Marguerie conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2024 .

La rapporteure,

S. PAQUELET-DUVERGERLa présidente,

V. POUPINEAULe greffier

S. VALAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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