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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314775

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314775

lundi 5 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314775
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 octobre 2023, M. A B et Mme C D, agissant en leurs noms et en qualité de représentants légaux de l'enfant Aminatou B, représentés par Me Le Floch, demandent au tribunal :

1°) d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 24 août 2023, par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 31 janvier 2023 de l'ambassade de France en Guinée, refusant de délivrer à Mme C D et à l'enfant Aminatou B, des visas de long séjour au titre de la réunification familiale, a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen des demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à leur conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, ou en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle ou d'admission à l'aide juridictionnelle partielle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser aux requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il n'est pas justifié de la composition régulière de la commission de recours ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation s'agissant de l'identité et du lien familial entre le réunifiant et les demandeuses de visas ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 décembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une décision du 11 octobre 2023, la demande d'aide juridictionnelle de M. B a été rejetée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 janvier 2024 :

- le rapport de Mme Glize, conseillère

- les conclusions de M. Barès, rapporteur public ;

- et les observations de Me Le Floch, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. B ressortissant guinéen, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 2 octobre 2019. Des visas de long séjour ont été sollicités à ce titre pour son épouse déclarée, Mme C D, et leur fille alléguée, Aminatou B, auprès de l'autorité consulaire française à Conakry (Guinée), laquelle a refusé de délivrer les visas sollicités par des décisions du 31 janvier 2023. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions de refus, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, a, à son tour refusé de délivrer les visas sollicités par une décision du 24 août 2023 dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de cette loi : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

3. Par une décision du 11 octobre 2023, postérieure à l'introduction de la requête, le bureau d'aide juridictionnelle a rejeté la demande d'aide juridictionnelle de M. B. Par suite, les conclusions tendant à ce que lui soit accordée l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont devenues sans objet et il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () /3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code prévoit que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial des intéressés avec la personne réfugiée.

6. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

7. Pour refuser de délivrer les visas sollicités, la commission s'est fondée sur le motif tiré de ce que les documents d'état-civil produits, notamment les jugements supplétifs et les actes de naissance et de mariage, ainsi que les pièces transmises, ne permettraient pas d'établir l'identité des demandeuses de visas ainsi que le lien familial les unissant au réunifiant.

En ce qui concerne C D :

8. Pour justifier de l'identité de Mme C D, sont produits un jugement supplétif n° 531 rendu par le tribunal de première instance de Labé le 12 juin 2020 et l'acte de naissance n° 666/DNEC/RAL/PL/CUL/SEC/2020 dressé le 26 juin 2020. Il ressort des pièces du dossier, que les noms, prénoms, date et lieu de naissance mentionnés sur ces documents sont identiques aux informations qui figurent dans le passeport de la demandeuse et concordent avec le formulaire de demande d'asile et la fiche familiale de référence complétés par le réunifiant ainsi qu'avec ses déclarations lors de sa demande d'asile. Par ailleurs, à supposer que le ministre ait entendu remettre en cause l'intention matrimoniale des intéressés, le seul caractère postérieur du jugement supplétif d'acte de mariage n° 1497 rendu par le tribunal de première instance de Labé (Guinée) le 9 avril 2021, par rapport au certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état civil établi par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 10 janvier 2020, n'est pas de nature à établir le caractère frauduleux du mariage. De même, le ministre ne saurait davantage se prévaloir de ce que M. B aurait créé une nouvelle cellule familiale en se fondant sur une procédure pénale qui a été classée sans suite. Dans ces conditions, l'identité et le lien matrimonial unissant Mme D avec le réunifiant doivent être considérés comme établis. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que cette décision est entachée d'une erreur d'appréciation s'agissant de Mme C D.

En ce qui concerne Aminatou B :

9. Pour justifier de l'identité d'Aminatou B ainsi que du lien de filiation l'unissant à M. B, sont produits un jugement supplétif n° 12485/2022 rendu par le tribunal de première instance de Dixinn (Guinée) le 20 mai 2022 et l'acte de naissance n° 5881/en dressé le 10 juin 2022. Si le ministre fait valoir que le jugement supplétif a été obtenu tardivement par rapport à la naissance de l'intéressée et dans un délai de quatre mois suivant la demande de réunification, cette seule circonstance ne suffit pas à remettre en cause l'authenticité du jugement en cause, alors au demeurant que le ministre explique que les intéressés avaient auparavant sollicité en vain ces documents. Dans ces conditions, et alors que l'ensemble des mentions relatives à l'état civil d'Aminatou B présentes sur ces documents sont identiques avec celles de son passeport, et concordent par ailleurs avec les informations figurant sur le formulaire de demande d'asile et la fiche familiale de référence complétés par le réunifiant, ainsi qu'avec ses déclarations lors de sa demande d'asile, l'identité d'Aminatou B et le lien de filiation avec le réunifiant doivent être considérés comme établis. Il s'ensuit que les requérants sont fondés à soutenir que la décision de la commission est entachée d'une erreur d'appréciation s'agissant d'Aminatou B.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B et Mme D sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme C D et à l'enfant Aminatou B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à M. B et à Mme D, dont la demande d'aide juridictionnelle a été rejetée, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 24 août 2023 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme C D et à Aminatou B les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à M. B et à Mme D une somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Mme C D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 15 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2024.

La rapporteure,

J. GLIZE

La présidente,

M. LE BARBIERLa greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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