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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314903

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314903

vendredi 29 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314903
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantKOUAMO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 7 octobre 2023 et le 17 février 2024, Mme C, représentée par Me Kouamo, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun) rejetant sa demande de visa d'entrée et de long séjour présentée pour un motif d'études ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui délivrer le visa sollicité dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que son projet d'étude est sérieux et cohérent ;

- elle méconnaît le principe d'égalité entre les étudiants français et les étudiants étrangers en imposant le caractère sérieux du projet d'étude ;

- elle méconnaît le principe de non-discrimination dès lors que la commission de recours a apprécié son parcours pédagogique, prérogative réservée à l'agence campus France ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qu'elle dispose de ressources suffisantes pour prendre en charge ses frais de toute nature durant son séjour en France.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 février 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la décision attaquée peut également être fondée sur le motif tiré de l'absence de ressources suffisantes de Mme B pour financer ses frais de séjour et d'études ;

- les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive (UE) 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'instruction interministérielle du 4 juillet 2019 relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive UE 2016/801 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Fessard-Marguerie a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante camerounaise, a sollicité auprès de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun) la délivrance d'un visa de long séjour en qualité d'étudiante. Par une décision du 12 juillet 2023, l'autorité consulaire a refusé de lui délivrer le visa sollicité. Par une décision implicite, née le 2 octobre 2023, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours formé contre la décision de l'autorité consulaire. Par sa requête, Mme B demande au tribunal d'annuler la décision implicite de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours. ". La commission doit être regardée comme s'étant approprié la motivation en droit, fondée sur les articles L. 422-1 à L. 422- 5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sur la directive (UE) 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016, ainsi que le motif retenu par l'autorité consulaire tiré, en l'espèce, de ce qu'il existe un risque de détournement de l'objet du visa. La décision de la commission comporte ainsi, par appropriation des motifs de la décision consulaire, des motifs de droit et de fait, de sorte que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

3. En deuxième lieu, selon l'article 5 de la directive (UE) 2016/801 du Parlement européen et du Conseil du 11 mai 2016 relative aux conditions d'entrée et de séjour des ressortissants de pays tiers à des fins de recherche, d'études, de formation, de volontariat et de programmes d'échange d'élèves ou de projets éducatifs et de travail au pair, l'admission d'un ressortissant d'un pays tiers à des fins d'études est soumise à des conditions générales, fixées par l'article 7, comme l'existence de ressources suffisantes pour couvrir ses frais de subsistance durant son séjour ainsi que ses frais de retour et à des conditions particulières, fixées par l'article 11, telles que l'admission dans un établissement d'enseignement supérieur ainsi que le paiement des droits d'inscription. L'article 20 de la même directive, qui définit précisément les motifs de rejet d'une demande d'admission, prévoit qu'un Etat membre rejette une demande d'admission si ces conditions ne sont pas remplies ou encore, peut rejeter la demande, selon le f) du 2, " s'il possède des preuves ou des motifs sérieux et objectifs pour établir que l'auteur de la demande souhaite séjourner sur son territoire à d'autres fins que celles pour lesquelles il demande son admission ".

4. En l'absence de dispositions spécifiques figurant dans le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une demande de visa de long séjour formée pour effectuer des études en France est notamment soumise aux instructions générales établies par le ministre chargé de l'immigration prévues par le décret du 13 novembre 2008 relatif aux attributions des chefs de mission diplomatique et des chefs de poste consulaire en matière de visas, en particulier son article 3, pris sur le fondement de l'article L. 311-1 de ce code. L'instruction applicable est, s'agissant des demandes de visas de long séjour en qualité d'étudiant mentionnés à l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'instruction ministérielle du 4 juillet 2019 relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive (UE) 2016/801, laquelle participe de la transposition de cette même directive.

5. L'instruction interministérielle relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive UE 2016/801 du 4 juillet 2019 dispose dans son point 2.1, intitulé " L'étranger doit justifier qu'il a été admis dans un établissement d'enseignement supérieur pour y suivre un cycle d'études " : " Il présente () au dossier de demande de visa un certificat d'admission dans un établissement en France ". Dans son point 2.4 intitulé " Autres vérifications par l'autorité consulaire ", cette même instruction indique que cette dernière " () peut opposer un refus s'il existe des éléments suffisamment probants et des motifs sérieux permettant d'établir que le demandeur séjournera en France à d'autres fins que celles pour lesquelles il demande un visa pour études ".

6. Ainsi, l'autorité administrative peut, le cas échéant, et sous le contrôle des juges de l'excès de pouvoir restreint à l'erreur manifeste, rejeter la demande de visa de long séjour pour effectuer des études en se fondant sur le défaut de caractère sérieux et cohérent des études envisagées, de nature à révéler que l'intéressé sollicite ce visa à d'autres fins que son projet d'études.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'après avoir validé, au titre de l'année académique 2021-2022, une licence en économie monétaire et bancaire dispensée par la faculté des sciences économiques et de gestion appliquée au Cameroun, Mme B a déposé une demande de visa aux fins de compléter cette formation par une troisième année de bachelor " comptabilité-gestion " au sein de l'école Executive management school of Paris (EMSP), école de commerce et de management d'enseignement supérieure privée. La requérante soutient que ce bachelor lui permettra de suivre l'enseignement de nouvelles matières, notamment axées sur la promotion des systèmes d'information et de l'audit, ainsi que d'avoir une expérience professionnelle par la réalisation de stages qui lui permettront de s'insérer plus facilement dans le milieu de l'audit. La formation sollicitée doit ainsi être regardée comme de nature à améliorer les perspectives universitaires et professionnelles de l'intéressée et comme apportant une plus-value réelle à son parcours antérieur. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en considérant que son projet d'étude ne présentait pas un caractère sérieux et cohérent.

8. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Le ministre de l'intérieur dans son mémoire en défense, qui a été communiqué à la requérante, invoque un nouveau motif tiré de l'absence de ressources suffisantes de Mme B pour prendre en charge l'ensemble de ses frais de séjour et notamment ses frais de scolarité annuels. Il doit ainsi être regardé comme demandant que ce nouveau motif soit substitué à celui retenu par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

10. Le point 2.2 de l'instruction interministérielle relative aux demandes de visas de long séjour pour études dans le cadre de la directive UE 2016/801 du 4 juillet 2019 dispose : " L'étranger doit justifier qu'il disposera de ressources suffisantes pour couvrir ses frais d'études. / L'étranger doit apporter la preuve qu'il dispose de moyens d'existence suffisants pour la durée de validité du visa de long séjour pour études. Ces ressources doivent être équivalentes, pour l'ensemble de la période concernée, au moins au montant de l'allocation d'entretien mensuelle de base versée, au titre de l'année universitaire écoulée, aux boursiers du Gouvernement français, soit 615 euros en 2019. ".

11. Pour justifier qu'elle dispose de ressources suffisantes pour couvrir ses frais de subsistance durant son séjour, ses frais de retour et le paiement des droits d'inscription, Mme B a produit une attestation de virement irrévocable, d'un montant de 7 500 euros, émanant de la société Afriland First Bank, et qui précise que cette société lui reversera mensuellement cette somme, soit 625 euros pendant douze mois, durant son année de scolarité en France. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme B a pris en location un logement pour lequel elle doit acquitter un loyer mensuel de 400 euros. Elle a également produit une attestation d'inscription de l'EMSP, qui atteste du règlement des frais d'inscription à hauteur de la somme de 1 000 euros et mentionne que les frais de scolarité pour un an s'élèvent à 5 500 euros. Si la requérante fait valoir que sa mère s'est portée garante pour la prise en charge de ses frais de scolarité, elle ne produit à l'appui de ses allégations qu'un seul relevé de compte au nom de l'intéressée indiquant un solde de 5 000 euros au 1er août 2023, qui ne suffit pas, en l'absence d'éléments supplémentaires portant sur une période plus longue, à justifier de la capacité financière de cette dernière à honorer son engagement. Ainsi, Mme B ne peut être regardée comme disposant de ressources suffisantes pour couvrir le solde du paiement des frais d'inscription dans son établissement d'accueil. Dans ces conditions, le nouveau motif opposé par le ministre de l'intérieur dans son mémoire en défense est susceptible de fonder légalement la décision attaquée et il résulte de l'instruction que l'autorité administrative aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce seul motif. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs du ministre, qui ne prive la requérante d'aucune garantie procédurale.

12. En troisième et dernier lieu, le principe d'égalité ne s'oppose ni à ce que l'autorité investie du pouvoir réglementaire règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'elle déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général, pourvu que, dans l'un comme l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la norme qui l'établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des motifs susceptibles de la justifier. La requérante n'étant pas dans une situation comparable à celle d'un étranger titulaire d'un visa de long séjour, les moyens tirés de la méconnaissance des principes de non-discrimination et d'égalité de traitement doivent être écartés.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 30 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

M. Ravaut, conseiller,

Mme Fessard-Marguerie, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2024.

La rapporteure,

A. FESSARD-MARGUERIE

La présidente,

V. POUPINEAU

Le greffier,

S. VALAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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