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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314927

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314927

vendredi 13 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314927
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantBISALU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 8 octobre 2023 et le 10 septembre 2024, MM. D C A, B I C, E Onya C et Mme F C, représentés par Me Bisalu, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo) notifiées le 31 mai 2023, refusant de leur délivrer un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de réexaminer la situation des intéressés et dans l'attente de délivrer les visas sollicités ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de leur situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que les actes d'état civil produits sont conformes à la législation congolaise, établis par l'officier d'état civil et certifiés par le Bourgmestre, qui a rectifié une erreur matérielle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il y a une possession d'état au sens des articles 311-1 et 311-2 du code civil ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 octobre 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Paquelet-Duverger a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C A, ressortissant congolais, a obtenu le 19 juin 2018, une autorisation de regroupement familial délivrée par le préfet du Val d'Oise, afin de faire venir B I C, F C et E H C, qu'il présente comme ses enfants nés d'un premier lit. M. B I C, Mme F C et M. E H C ont sollicité la délivrance d'un visa de long séjour en qualité de bénéficiaires de la procédure de regroupement familial. Le 31 mai 2023, l'autorité consulaire française à Kinshasa leur a notifié son refus de leur délivrer les visas sollicités. Par la présente requête, ils demandent au tribunal d'annuler la décision implicite, née le 27 septembre 2023, par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours qu'ils ont formé contre les décisions consulaires.

2. En application des dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d'une demande de visa fait l'objet d'une décision implicite de rejet, cette décision, qui se substitue à la décision initiale, doit être regardée comme s'étant approprié les motifs de la décision initiale. La décision implicite de la commission doit donc être regardée comme s'étant approprié le motif opposé par l'autorité consulaire française à Kinshasa tiré de ce que les documents d'état civil présentés en vue d'établir l'état civil des intéressés comportent des éléments permettant de conclure qu'ils ne sont pas authentiques.

3. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ". Aux termes de l'article R. 434-34 du même code : " Pour être admis sur le territoire français, les membres de la famille de l'étranger doivent être munis du visa d'entrée délivré par l'autorité diplomatique et consulaire. () ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le regroupement familial, autorisé par le préfet, ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le caractère inauthentique des actes d'état civil produits pour justifier l'identité et la filiation des demandeurs.

5. Par ailleurs, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article dispose quant à lui que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. Pour établir la filiation de l'enfant B I C, les requérants produisent l'acte de naissance signé par le bourgmestre de Bandalungwa n° 95 du folio n° XCV du volume n° 1/2011 qui mentionne que B, né le 25 septembre 2002, est le fils de D C A, né le 12 décembre 1970, et de J, née le 1er janvier 1975. Pour établir la filiation de l'enfant F C, les requérants produisent l'acte de naissance signé par le bourgmestre de Bandalungwa n° 94 du folio n° XCIV du volume n° 1/2011 qui mentionne que Dorcas, née le 16 juillet 2000, est la fille de D C A et de J. Pour établir la filiation de l'enfant E H C, les requérants produisent l'acte de naissance signé par le bourgmestre de Bandalungwa n° 126 du folio n° CXXVI du volume n° 1/2011, qui mentionne que E, né le 22 décembre 2005, est le fils de D C A et de J. Ces trois actes de naissance ont été établis sur la base de la copie d'un jugement supplétif n° RC 23.200 du 7 juillet 2009, rendu par le tribunal de grande instance de Kinshasa Kalamu. Si le ministre de l'intérieur, qui joint le jugement supplétif, fait valoir que ce dernier comporte une incohérence s'agissant de l'enfant E en ce qu'il mentionne, à plusieurs reprises, le prénom de D à la place de celui de E, cette seule erreur, qui ne figure que sur le jugement, ne saurait lui conférer un caractère frauduleux. Dans ces conditions, et alors que le ministre de l'intérieur n'invoque pas l'existence d'autres anomalies ou incohérences entachant le jugement supplétif ou les actes de naissance produits, la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation en estimant que les documents d'état civil remis ne présentaient pas un caractère probant quant à la réalité du lien de filiation allégué par les demandeurs de visa.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision implicite de rejet de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 27 septembre 2023 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à M. B I C, à Mme F C et à M. E H C les visas de long séjour sollicités dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme totale de 1 200 euros à verser aux requérants en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 27 septembre 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à M. B I C, à Mme F C et à M. E H C les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. D C A , à M. B I C, à Mme F C et à M. E H C la somme totale de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D C A, à M. B I C, à Mme F C, à M. E H C et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 15 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme Paquelet-Duverger, première conseillère,

Mme Fessard-Marguerie conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2024.

La rapporteure,

S. PAQUELET-DUVERGERLa présidente,

V. POUPINEAULa greffière,

A-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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