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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2315125

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2315125

mardi 5 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2315125
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 octobre 2023, M. C E K agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentant légal des enfants mineurs D C E, J C E, I C E et A C E, ainsi que Mme H G et Mme B C E, représentés par Me Pollono, demandent au Tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 septembre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 19 avril 2023 de l'autorité consulaire française à Addis Abeda (Ethiopie) refusant à D C E, J C E, I C E A C E, Mme H G et Mme B C E, la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas demandés dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à leur conseil de la somme de 1 800 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement aux requérants de la même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation tant au regard des documents produits que des éléments de possession d'état dont il est justifié, qui établissent la filiation avec les demandeurs de visa ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. E K a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mai 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Moreno,

- les conclusions de Mme Massiou, rapporteure publique,

- et les observations Me Pollono.

Considérant ce qui suit :

1. M. E K, ressortissant érythréen, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du 23 octobre 2019 du directeur général de l'Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Mme H G, ressortissante érythréenne née le 1er janvier 1984, qu'il présente comme son épouse, ainsi que D C E, J C E, I C E, A C E, et B C E, ressortissants érythréens, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale auprès de l'autorité consulaire française à Addis Adeba (Ethiopie). Par des décisions notifiées le 19 avril 2023, cette autorité a refusé de leur délivrer les visas demandés. Par une décision du 14 septembre 2023, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que les documents d'état civil produits pour les cinq enfants, notamment les actes de naissance, ne sont pas probants et ne permettent pas d'établir l'identité des demandeurs et leur lien familial avec le bénéficiaire de la protection de l'OFPRA, et que dans ces conditions, la demande de visa de Mme L G, déposée dans le cadre d'une demande de réunification familiale, n'est pas conforme à l'intérêt des enfants mineurs B et A. Une telle motivation, qui comporte, avec suffisamment de précision, l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision, satisfait aux exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, et d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. (). ". Enfin, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

4. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

5. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

S'agissant de Mme H G, A C E et B C E :

6. La décision attaquée est fondée sur la circonstance que les documents d'état civil produits pour les enfants, notamment les actes de naissance, ne sont pas probants et ne permettent pas d'établir l'identité des demandeurs et leur lien falilial avec le bénéficiaire de la protection de l'OFPRA, et qu'en conséquence, la demande de visa de Mme L G n'est pas conforme à l'intérêt des enfants mineurs, B et A.

7. D'une part, pour justifier de sa qualité de conjointe de M. F K, Mme L G produit un livret de famille établi le 7 septembre 2020 par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides faisant état de leur union en 2004 à Massaoua (Erythrée), dont le ministre, qui n'a pas produit de mémoire dans la présente instance, ne démontre pas, ni même n'allègue, qu'il présenterait un caractère frauduleux.

8. D'autre part, pour justifier l'identité des enfants A et B C F, les requérants produisent un certificat de naissance du 22 octobre 2019 pour chaque enfant, qui mentionnent leur lien de filiation avec Mme L G, sans préciser l'identité de leur père. Toutefois, dès lors que le lien matrimonial entre Mme L G et M. E K n'est pas contesté, les enfants de cette dernière doivent être regardés comme justifiant de leur filiation paternelle. Dans ces conditions, en rejetant les demandes de visas des jeunes A C E et B C E, au motif que leurs actes de naissance ne sont pas probants et ne permettent pas d'établir leur identité et leur lien avec le réunifiant, et par voie de conséquence à Mme L G que sa demande serait contraire à l'intérêt des enfants, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur d'appréciation.

S'agissant de D C E, J C E et I C E

9. Pour justifier du lien de filiation entre les jeunes D, né le 10 décembre 2008, J, né le 18 janvier 2011, et I, né le 6 janvier 2014 d'une part, et le réunifiant d'autre part, les requérants se bornent à produire des certificats de naissance établis le 23 décembre 2019 qui mentionnent l'identité de leur mère mais ne comportent aucune mention relative à leur filiation paternelle. Par ailleurs, si M. E K produit des photographies et des captures d'écran d'échanges sur une application de messagerie instantanée, et soutient que la filiation paternelle est avérée par la seule transmission du nom, ces éléments ne permettent pas d'établir, à eux seuls, le lien de filiation des demandeurs de visas avec le réunifiant. Il suit de là qu'en rejetant le recours dont elle était saisie, en raison de l'absence d'établissement du lien de filiation des enfants avec leur père allégué, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a commis ni erreur de droit ni erreur d'appréciation.

10. En dernier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, faute d'établissement du lien de filiation entre unissant D C E, J C E et I C E d'une part, et M. E K d'autre part, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision contestée, en tant seulement qu'elle refuse la délivrance des visas à Mme H G, A C E et B C E.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

12. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement mais seulement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme H G, ainsi qu'à A C E et B C E les visas d'entrée et de long séjour en France sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

13. M. E K a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pollono, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 14 septembre 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée en tant seulement qu'elle rejette le recours formé contre le refus de visa opposés à Mme H G, A C E et B C E.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme H G, A C E et B C E les visas demandés dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C E K, Mme H G, B C E, au ministre de l'intérieur et à Me Pollono.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Moreno, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 novembre 2024.

La rapporteure,

C. MORENO

Le président,

P. BESSE

La greffière,

S. FOURNIER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous

commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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