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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2316131

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2316131

lundi 27 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2316131
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 octobre 2023 et 19 décembre 2024, M. J H et Mme D H, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 15 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions du 18 janvier 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de délivrer à Mme H, à Emran H, C H, A H et E H des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer ces visas dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à défaut, de réexaminer leurs demandes de visa dans les mêmes conditions de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros hors taxes à verser à leur conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité des demandeurs de visas et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 novembre 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. H ne sont pas fondés.

Par une décision du 16 février 2024, M. H a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Sachot, substituant Me Régent, avocate de M. et Mme H.

Considérant ce qui suit :

1. M. J H, ressortissant afghan né le 5 mai 1991, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du 14 août 2019 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Des visas de long séjour ont été sollicités, au titre de la réunification familiale, par Mme H, qu'il présente comme son épouse et pour Emran, C, A et E H qu'il présente comme ses enfants, auprès de l'autorité consulaire à Téhéran (Iran), laquelle a rejeté ces demandes le 18 janvier 2023. Par une décision implicite née le 15 mai 2023, dont M. et Mme H demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours préalable formé contre les refus de visas litigieux, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être regardée, ainsi qu'elle est réputée le faire en vertu des dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comme s'étant fondée sur le motif opposé par ces refus consulaires tiré de ce que l'identité des demandeurs de visas et leur lien familial avec le réunifiant ne sont pas établis.

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ;() / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial du conjoint et des enfants d'une personne admise au bénéfice de la protection subsidiaire ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui de la demande de visa.

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Aux termes de cet article 47 : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. D'une part, pour justifier de l'identité de Mme H et du lien matrimonial l'unissant au réunifiant, les requérants produisent sa taskera délivrée le 26 décembre 2016, le certificat de mariage établi par l'OFPRA du 8 novembre 2019, à l'encontre duquel aucune inscription en faux n'a été initiée par l'administration, et son passeport. Il est fait état, dans ce document, de ce qu'elle est née en 2011 et qu'elle a épousé M. H le 24 mars 2009. En outre, ni les différences, minimes, concernant les prénoms et nom de famille de son père, M. K F, ni celles sur son pays de naissance, L ou Afghanistan, entre les mentions figurant respectivement sur le certificat de mariage, la taskera de Mme H et son livret de famille ne suffisent à démontrer que les actes produits par les requérants, qui émanent des autorités afghanes, seraient irréguliers, falsifiés ou que les évènements qui y sont déclarés ne correspondraient pas à la réalité. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que M. H a signalé ces incohérences aux services de l'OFPRA le 11 septembre 2019, soit quatre ans avant les demandes de visas. Par ailleurs, il ne ressort pas des autres pièces du dossier que la personne qui a déposé la demande de visa le 18 janvier 2023 ne serait pas la personne titulaire du passeport présenté à l'appui de cette demande et celle ayant conclu le mariage avec M. H. Par suite, et alors que M. H a déclaré de manière constante son mariage avec Mme H dès l'introduction de sa demande d'asile, l'identité de cette dernière et le lien matrimonial qui les unit doivent être regardés comme établis. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en rejetant le recours formé par Mme H pour le motif énoncé au point 2.

7. D'autre part, pour justifier de l'identité d'Emran, C, A et E H et leur lien de filiation avec le réunifiant, sont produits leurs taskera sur lesquels est fait état de ce qu'ils sont les enfants de M. H. Si le ministre de l'intérieur fait valoir qu'il existe des divergences sur leurs dates de naissance entre les déclarations de M. H et les mentions figurant sur ces taskera et leurs passeports, également versés au dossier, les requérants expliquent qu'elles sont dues à l'utilisation du calendrier grégorien en Afghanistan et à des difficultés à convertir ces dates lors du remplissage de sa demande d'asile. En outre, ces taskera mentionnent pour Emran une naissance en 2011, ce qui correspond aux déclarations faites par M. H tant lors de l'introduction de sa demande d'asile qu'au cours de la procédure de réunification familiale. S'agissant C et A, il est indiqué dans leurs taskera qu'ils sont nés respectivement en 2013 et 2015, ce qui est confirmé par les déclarations de M. H lors de l'introduction de sa demande d'asile, la seule circonstance qu'il a déclaré des dates erronées dans la fiche familiale de référence ne pouvant remettre en cause les documents produits par les autorités afghanes. Enfin, en ce qui concerne E, l'ensemble des mentions figurant sur les différents documents concordent entre elles et indiquent qu'il est né le 1er septembre 2017. L'ensemble de ces éléments, ainsi que les discordances sur les pays de naissance, ne suffisent, là encore, pas à démontrer que les actes produits par les requérants, qui émanent des autorités afghanes, seraient irréguliers, falsifiés ou que les évènements qui y sont déclarés ne correspondraient pas à la réalité, M. H ayant, ainsi que dit précédemment, informé l'OFPRA de ces incohérences dès 2019. Par suite, alors que M. H a déclaré de façon constante l'existence de ces quatre enfants, l'identité G, C, A et E H et le lien de filiation qui les unit à lui, doivent être regardés comme établis. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en rejetant le recours formé pour ces quatre enfants, pour le motif énoncé au point 2.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. et Mme H sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance d'un visa de long séjour à Mme H, Emran H, C H, A H et E H. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur de délivrer ces visas dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. H ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) à verser à Me Régent, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, née le 15 mai 2023, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur, de faire délivrer à Mme H, Emran H, C H, A H et E H des visas de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Régent la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. J H, à Mme D H, à Me Régent, ainsi qu'au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 6 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Claire Chauvet, présidente,

Mme Marina André, première conseillère,

M. Emmanuel Bernard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 janvier 2025.

La rapporteure,

Marina B

La présidente,

Claire Chauvet

La greffière,

Anne Voisin

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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