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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2317350

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2317350

mardi 25 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2317350
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCHATELAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 novembre 2023, M. D E B, représenté par Me Chatelais, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 21 novembre 2023 par lesquels le préfet de Maine-et-Loire, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré et, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de six mois en lui prescrivant de se présenter chaque vendredi, sauf les jours fériés, à 9 h, au commissariat de police d'Angers ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation de séjour an un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision refusant le délai de départ volontaire :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français la prive de base légale ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français la prive de base légale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision l'assignant à résidence pour une durée de six mois :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Durup de Baleine, président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D E B, ressortissant tchadien né le 1er janvier 1953, est entré régulièrement en France le 18 février 2021. La demande d'asile qu'il avait présentée le 22 mars 2021 a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 9 juin 2021 et une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 1er mars 2022. Par un arrêté du 10 mars 2022, il lui a été fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et le recours contentieux dirigé contre cet arrêté a été rejeté par le tribunal administratif de Nantes. Ultérieurement, une première demande de réexamen de sa demande d'asile a été rejetée le 16 mai 2023 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et le 25 août 2023 par la Cour nationale du droit d'asile. Par les deux arrêtés du 21 novembre 2023 dont M. B demande l'annulation, le préfet de Maine-et-Loire, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de six mois en lui prescrivant de se présenter chaque vendredi, sauf les jours fériés, à 9 h, au commissariat de police d'Angers.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne l'arrêté du 21 novembre 2023 portant obligation de quitter le territoire français :

2. L'arrêté attaqué a été signé pour le préfet de Maine-et-Loire par M. A C. Par un arrêté du 26 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de Maine-et-Loire le même jour, le préfet de Maine-et-Loire a donné délégation à M. C, directeur de l'immigration et des relations avec les usagers, à l'effet de signer notamment les décisions d'éloignement des étrangers, incluant les obligations de quitter le territoire français sans délai, les décisions fixant le pays de renvoi et les assignations à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit donc être écarté.

3. L'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

4. L'obligation de quitter le territoire du 21 novembre 2023 comporte l'énoncé, suffisamment précis, des considérations de droit et de fait en constituant le fondement. Il en résulte que cette décision est régulièrement motivée. Elle comporte également l'énoncé des raisons, de droit comme de fait, pour lesquelles son auteur a refusé d'accorder à M. B un délai de départ volontaire.

5. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au 21 novembre 2023 : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.() ".

6. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait, avant le 21 novembre 2023, porté à la connaissance du préfet de Maine-et-Loire des éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir qu'il présenterait un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie, prévue au 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. S'il ressort des pièces produites devant le tribunal que M. B, qui a été victime d'un infarctus cérébral en 2019, est affecté d'un diabète non-insulino-dépendant au moins depuis 2010, d'une hypertension artérielle au moins depuis 2012 et de drépanocytose, de sorte que son état de santé justifie un suivi et une surveillance périodique, il n'en ressort en revanche pas qu'à l'époque de l'arrêté attaqué, lui seraient effectivement prescrits un ou des traitements de nature curative qui lui seraient dispensés en raison de ces pathologies anciennes et au long cours. Dans ces conditions, il ne ressort pas du dossier que le défaut d'une prise en charge de cette nature pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Il n'en ressort pas non plus qu'il ne pourrait bénéficier dans son pays d'origine de la surveillance médicale périodique que son état de santé justifie. Il en résulte que M. B n'est pas fondé à soutenir que les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile faisaient obstacle à ce qu'il lui soit fait obligation de quitter le territoire français.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B se trouve dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans lequel le préfet peut faire obligation à l'étranger de quitter le territoire français.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B est présent en France depuis le mois de février 2021 et que son séjour en France demeure ainsi récent. La durée de ce séjour s'explique pour l'essentiel par l'instruction et l'examen de la demande d'asile et de la demande de réexamen qu'il avait présentées, demandes auxquelles il n'a pas été fait droit. Il se maintient irrégulièrement dans ce pays en dépit d'une première mesure d'éloignement dont il a fait l'objet le 10 mars 2022. Si deux de ses enfants résident en France, ils y séjournent toutefois en situation irrégulière et l'un d'entre eux fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. Sa conjointe et ses sept autres fils ou filles, nés entre 1983 et 1993, toutes et tous de nationalité tchadienne, résident hors de France, notamment au Tchad. M. B ne justifie pas d'une impossibilité de poursuivre sa vie personnelle dans le pays dont il est le ressortissant, où il a vécu habituellement pendant plus de soixante-cinq ans. Dès lors, compte tenu de la durée et des conditions du séjour de M. B en France, comme des effets d'une obligation de quitter le territoire français, il n'est pas fondé à soutenir que cette obligation procèderait d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.

9. Compte tenu de ce qui a été dit quant à la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, M. B n'est pas fondé à soutenir que le refus de lui accorder un délai de départ volontaire et la décision fixant le pays de destination seraient illégales en raison de l'illégalité de cette obligation.

10. L'arrêté attaqué, qui vise notamment les articles L. 721-3 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, constate que M. B est de nationalité tchadienne et qu'il lui est fait obligation de quitter le territoire français, ce dont résulte que la décision fixant le pays de destination est, de ce seul fait, régulièrement motivée.

11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. Il n'est pas établi que la vie ou la liberté de M. B seraient menacées au Tchad, ni qu'il y aurait de sérieuses raisons de croire qu'il risquerait effectivement d'être soumis dans ce pays à la torture ou à des traitements inhumains ou dégradants, alors d'ailleurs qu'à la date de l'arrêté attaqué, sa demande d'asile et une première demande de réexamen avaient été rejetées et qu'au surplus, postérieurement à cet arrêté, une seconde demande de réexamen a également été rejetée. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination, en ce qu'elle compte le pays dont il est le ressortissant au nombre des destinations possibles en cas d'éloignement d'office, méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 novembre 2023 lui faisant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne l'arrêté du 21 novembre 2023 assignant M. B à résidence :

14. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; / () ". Aux termes de l'article L. 731-3 du même code : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; / () ". L'article L. 732-3 de ce code dispose : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. Elle est renouvelable une fois dans la même limite de durée. ". Selon l'article L. 732-4 de ce même code : " Lorsque l'assignation à résidence a été édictée en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-3, elle ne peut excéder une durée de six mois. / Elle peut être renouvelée une fois, dans la même limite de durée. () ".

15. Il ressort des pièces du dossier que, pour assigner M. B à résidence dans le département de Maine-et-Loire pendant six mois, sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Maine-et-Loire, après avoir rappelé que ce ressortissant tchadien né en 1953 fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, s'est fondé, pour estimer que l'intéressé justifie être dans l'impossibilité de regagner son pays d'origine ou tout autre pays, sur la circonstance que la durée de validité du passeport tchadien dont M. B était titulaire et qui lui avait été délivré le 22 mai 2018, est arrivé à échéance le 21 mai 2023 et que, depuis cette date, il ne détient plus de document de voyage et d'identité en cours de validité.

16. Il résulte des termes mêmes du premier alinéa de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la possibilité d'assigner à résidence un étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé, pendant une durée maximale de six mois, est subordonnée à la condition que cet étranger justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays.

17. S'il est constant que le passeport tchadien de M. B est arrivé à échéance le 21 mai 2023, sans être renouvelé et qu'en conséquence au 21 novembre 2023, il ne détient aucun document de voyage, de sorte qu'au regard de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile il ne peut quitter immédiatement le territoire français, il ne résulte toutefois pas de cette seule circonstance qu'il justifie ou aurait justifié, soit être dans l'impossibilité de quitter le territoire français, soit ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans un aucun autre pays. En particulier, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait justifié d'une impossibilité d'être mis en possession d'un nouveau document de voyage, qui lui permettrait de quitter le territoire français comme de regagner son pays d'origine. Il n'en ressort pas davantage qu'il aurait justifié d'une autre circonstance le plaçant dans l'impossibilité de quitter ce territoire ou de gagner son pays d'origine ou un autre pays. L'arrêté du 21 novembre 2023 portant obligation de quitter le territoire français fait d'ailleurs mention de l'absence d'obstacle à ce qu'il quitte le territoire français. Dès lors, faute qu'il ressorte du dossier que la condition d'application de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile rappelée au point 16 ci-dessus aurait été satisfaite, M. B est fondé à soutenir que le préfet de Maine-et-Loire, pour prendre l'arrêté attaqué l'assignant à résidence, s'est livré à une inexacte application des dispositions du premier alinéa de cet article et, pour cette raison, à en demander l'annulation. Cette annulation n'implique nécessairement aucune mesure d'exécution qu'il y aurait lieu de prescrire au préfet de Maine-et-Loire en application des articles L. 911-1 ou L. 911-2 du code de justice administrative.

Sur les frais liés au litige :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 21 novembre 2023 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a assigné M. B à résidence est annulé.

Article 2 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Chatelais au titre de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. F B, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Chatelais.

Délibéré après l'audience du 11 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Durup de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2024.

Le président-rapporteur,

A. DURUP DE BALEINE

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

S. THOMAS

La greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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