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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2318547

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2318547

lundi 3 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2318547
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 décembre 2023 et le 19 novembre 2024, Mme B C et M. D A, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 9 février 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire) du 2 août 2022 refusant de délivrer à M. A un visa de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation de l'identité du demandeur et de son lien de filiation avec la réunifiante, lesquels sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale, garanti notamment par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le paragraphe 3 de l'article 16 de la déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948, le protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949, les recommandations du comité des ministres du conseil de l'Europe sur le regroupement familial pour les réfugiés et les autres personnes ayant besoin de la protection internationale et la directive 2003/86/CE du conseil de l'Union européenne du 22 septembre 2003.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 octobre 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 janvier 2025 :

- le rapport de M. Tavernier,

- les conclusions de M. Danet, rapporteur public,

- et les observations de Me Pollono, avocate des requérants, en présence de Mme C.

Les requérants ont produit, le 13 janvier 2025, une note en délibéré qui n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante ivoirienne, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugiée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 25 octobre 2019. M. A, son fils allégué, a sollicité la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l'autorité consulaire française à Abidjan (Côte d'Ivoire), laquelle a rejeté sa demande le 2 août 2022. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision de refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité par une décision du 9 février 2023, dont les requérants demandent, l'annulation au tribunal, en tant qu'elle porte refus de délivrer un visa de long séjour à M. C.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

4. En outre, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. La décision attaquée est fondée sur le motif tiré de ce qu'il n'est pas justifié de l'identité du demandeur et de son lien de filiation avec la réunifiante, au regard, d'une part, des déclarations incohérentes fournies par cette dernière et, d'autre part, de l'absence de production du jugement supplétif ayant ordonné la transcription de l'acte de naissance produit à l'appui de la demande de visa.

6. Pour justifier de l'identité du demandeur et du lien de filiation l'unissant à la réunifiante, les requérants produisent l'acte de naissance n° 267, établi le 17 décembre 2009 par l'officier d'état civil du centre principal d'Odienné (Côte d'Ivoire), ainsi qu'une copie intégrale dudit acte, indiquant que l'intéressé est né le 16 avril 2005 dans cette même commune et faisant état de la filiation alléguée à l'égard de Mme C. Toutefois, alors qu'il ressort des termes de ces documents que l'acte de naissance susmentionné a été pris pour transcription d'un jugement supplétif rendu le 10 novembre 2009 par le tribunal d'Odienné (Côte d'Ivoire) et enregistré sous le numéro 885 et qu'un acte de naissance étranger, sans production du jugement supplétif qui lui est associé, ne peut faire foi au sens de l'article 47 du code civil dès lors que ce jugement est indissociable de l'acte dont il permet l'établissement, ledit jugement supplétif n'est pas versé au dossier. En se bornant à produire un " certificat de recherches infructueuses ", établi le 1er septembre 2023, aux termes duquel le greffier en chef du tribunal de première instance de Korhogo (Côte d'Ivoire), saisi d'une demande de copie dudit jugement, atteste de la destruction des archives de la section du tribunal d'Odienné antérieures à 2013 en raison des différentes crises socio-politiques ayant traversé la Côte d'Ivoire, les requérants n'établissent pas la réalité de l'existence du jugement supplétif susmentionné. Dans ces conditions, les documents d'état civil versés au débat ne peuvent être regardés comme probants. Il ressort toutefois des pièces du dossier que Mme A a déclaré l'existence du demandeur tout au long de sa demande d'asile, les requérants produisant par ailleurs des justificatifs de transferts d'argent adressés à des tiers identifiés, des captures d'écran provenant d'un réseau social et manifestant, en 2016 et 2018, le lien de filiation allégué entre les intéressés, des échanges extraits d'une messagerie instantanée ainsi qu'un " certificat d'autorité parentale " du 16 novembre 2021, extrait des minutes du greffe du tribunal de première instance de Bouaké (Côte d'Ivoire), et attestant de ce que Mme C détient et exerce l'autorité parentale sur le demandeur. Dans ces conditions, l'identité de M. A et son lien de filiation avec la réunifiante doivent être tenus pour établis par ces éléments de possession d'état. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation à ce titre.

7. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, ils peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Pour justifier de la légalité de la décision litigieuse, le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, le caractère partiel de la demande de réunification familiale présentée par Mme C, la requête ne concernant pas les deux autres demandeuses de visas, Mariam Samake et Ana Rafiata Sidibe, figurant également dans la décision attaquée.

9. Alors qu'il ressort des pièces du dossier que des demandes de visas ont été déposées au bénéfice de Mariam Samake et Ana Rafiata Sidibe, lesquelles ne sont, en tout état de cause, pas présentées par Mme C comme étant ses filles, la demande de substitution de motif présentée en défense, au demeurant formulée en des termes hypothétiques, ne peut être accueillie.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'un visa de long séjour soit délivré à M. A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer à l'intéressé le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions, sous réserve que Me Pollono renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 9 février 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur de faire délivrer à M. A le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à M. D A, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Pollono.

Délibéré après l'audience du 13 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2025.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIERLe greffier,

A. CORTET

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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