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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2318781

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2318781

lundi 3 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2318781
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 décembre 2023 et le 13 mai 2024, M. F A et Mme D C, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux des enfants H B A, G A et E A, représentés par Me Régent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) du 8 février 2023 refusant de délivrer à Mme C, à G A, à H B A et à E A, des visas de long séjour au titre du regroupement familial a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes dans la même condition de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, hors taxes, à verser à leur conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, de leur verser directement cette somme.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 211-6 du code des relations entre le public et l'administration faute pour la commission d'avoir répondu à leur demande de communication des motifs dans le délai d'un mois prévu par cet article ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 434-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'identité des demandeurs et leur lien familial avec le regroupant sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celles des articles 7 et 24 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle déposée par M. A a été rejetée par une décision du 9 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 janvier 2025 :

- le rapport de M. Tavernier,

- et les observations de Me Régent, avocate des requérants, en présence de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, a obtenu le bénéfice du regroupement familial par une décision du préfet de Seine-et-Marne du 23 juin 2021 au profit de son épouse alléguée, Mme C, et de leurs enfants déclarés, H B A, G A et E A. Les demandes de visas de long séjour déposées à ce titre ont été rejetées par l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) le 8 février 2023. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions de refus consulaires, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités par une décision du 7 juin 2023, dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Lorsque la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de caractère probant des documents destinés à établir l'identité du demandeur ou de la demandeuse de visa et le lien familial avec la personne ayant sollicité le bénéfice du regroupement familial.

3. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

4. Par ailleurs, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

5. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés de ce que l'identité des demandeurs et leur lien de filiation avec le regroupant ne peuvent être tenus pour établis dès lors, d'une part, qu'aucun " acte de naissance transcrit " de Mme C n'a été produit à l'appui de sa demande de visa, d'autre part, que M. A, réfugié depuis le 3 décembre 2013, n'a pu se rendre en Guinée pour y déclarer les naissances H B Bry et G A et, enfin, que l'intérêt supérieur E A est de demeurer dans son pays de résidence, sa mère alléguée n'étant ni décédée, ni déchue de l'exercice de ses droits parentaux.

En ce qui concerne Mme C :

6. Pour justifier de l'identité de Mme C et du lien matrimonial les unissant, les requérants produisent le jugement supplétif n° 019, rendu le 29 avril 2024 par le tribunal de première instance de Pita (Guinée), ainsi que l'acte de naissance pris pour sa transcription. Ce jugement, non critiqué en défense, fait état de ce que Mme C est née le 24 décembre 1991 à Guèmè (Guinée). Les requérants joignent par ailleurs à leurs écritures le certificat de naissance tenant lieu d'acte d'état civil de M. A, établi le 19 mars 2014 par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), dont une mention marginale ajoutée le 23 mai 2017 indique que la demandeuse de visa s'est mariée avec le regroupant le 9 avril 2016 à Dakar (Sénégal). En l'absence de mise en œuvre par l'administration d'une procédure d'inscription en faux, les documents délivrés par l'OFPRA font foi. Par ailleurs, les requérants produisent un certificat de mariage, délivré par l'officier d'état civil du centre principal de Dakar (Sénégal), dont les informations relatives à l'état civil de l'intéressée coïncident avec celles figurant dans les documents susmentionnés et avec celles de son passeport, également versé au débat. Dans ces conditions, l'identité de Mme C et son lien matrimonial avec M. A doivent être tenus pour établis. Il s'ensuit que les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation à ce titre.

En ce qui concerne E A :

7. Eu égard à ce qui a été dit au point précédent, et alors que l'identité E A et son lien de filiation à l'égard du regroupant et de Mme C ne sont pas contestés et sont demeurant établis par les actes d'état civil produits au dossier, notamment le livret de famille et l'acte de naissance de l'intéressé, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée, en tant qu'elle porte refus de lui délivrer un visa de long séjour, est entachée d'une erreur de droit.

En ce qui concerne H B A et G A :

8. Pour justifier de l'identité H B A et G A et du lien de filiation les unissant à eux, les requérants produisent des justificatifs de transferts d'argent adressés par M. A à Mme C remontant à juin 2021, des preuves de voyages réguliers de M. A au Sénégal, où réside l'ensemble des demandeurs, des photographies, prises pour certaines à l'occasion desdits voyages, les montrant ensemble et en présence des requérants, des extraits d'échanges sur une messagerie instantanée, ainsi que leur livret de famille faisant état de la filiation à l'égard de leurs parents. Dans ces conditions, l'identité H B A et G A et leur lien de filiation avec les requérants doivent être tenus pour établis par ces seuls éléments de possession d'état. Par suite les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation à ce titre.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas de long séjour soient délivrés à Mme C, à G A, à H B A et à E A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer aux intéressés les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 200 euros à verser à M. A et Mme C au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 7 juin 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme C, à G A, à H B A et à E A les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A et à Mme C la somme globale de 1 200

(mille deux cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F A, à Mme D C et au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 13 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2025.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIERLe greffier,

A. CORTET

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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