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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2319016

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2319016

mercredi 17 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2319016
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationOQTF 6 semaines - M. CHUPIN
Avocat requérantROULLEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée au Tribunal le 21 décembre 2023, Mme A B représentée par Me Roulleau, demande au Tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 novembre 2023, notifié le 15 décembre 2023, par lequel le préfet de Maine-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui devra être versée à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, moyennant la renonciation dudit avocat à percevoir la contribution versée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L.541-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur de droit.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de la reconduite :

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2023, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Par une décision du 29 février 2024, le président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nantes (section administrative) a accordé l'aide juridictionnelle totale à Mme B.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

- la décision par laquelle le président du Tribunal a désigné M. Chupin, président honoraire de tribunal administratif, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le rapport de M. Chupin, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante guinéenne née le 1er janvier 1988, déclare être entrée irrégulièrement en France le 25 février 2019 en compagnie de son fils, le jeune D C né le 25 mai 2017. Elle a déposé une demande d'asile le 7 mars 2019. Par une décision du 31 décembre 2019, le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile. La Cour nationale du droit d'asile ayant confirmé cette décision le 14 avril 2021, le préfet de Maine-et-Loire a pris à l'encontre de l'intéressée un arrêté portant obligation de quitter le territoire français le 2 juin 2021 ; Mme B a alors présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour que le préfet a rejetée le 7 janvier 2022. Mme B a ensuite présenté une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet de Maine-et-Loire a également rejetée le 3 février 2023. Mme B a présenté une demande de réexamen de sa demande de protection internationale le 22 août 2023. Par une décision du 28 août 2023, le directeur de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté cette demande comme irrecevable. Par sa requête, Mme B demande au Tribunal d'annuler l'arrêté du 24 novembre 2023 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique lui a de nouveau fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an en application du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions principales à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger à quitter le territoire français un étranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, d'un autre Etat partie à l'accord sur l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse et qui n'est pas membre de la famille d'un tel ressortissant au sens des 4° et 5° de l'article L. 121-1, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité4° Si la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou si l'étranger ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application de l'article L. 743-2, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; ()La décision énonçant l'obligation de quitter le territoire français est motivée. ( ).

3. Aux termes de l'article L.542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". L'article L.542-2 du même code dispose toutefois : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin :1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes :a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 ; b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2°du présent article. L'article L.531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile du même code dispose : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : () 3° En cas de demande de réexamen lorsque, à l'issue d'un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l'article L. 531-42, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article. ". Enfin, aux termes du Ill de l'article R. 723-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La date de notification de la décision de l'office et, le cas échéant de la Cour nationale du droit d'asile qui figure dans le système d'information de l'office et est communiquée au préfet compétent et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au moyen de traitements informatiques fait foi jusqu'à preuve du contraire. ". En cas de demande de réexamen, lorsque l'Office français de protection des réfugiés et apatrides constate que les faits ou les éléments nouveaux invoqués par le demandeur à l'asile ne justifient pas un nouvel examen de sa demande et déclare la demande irrecevable, le recours devant la Cour nationale du droit d'asile ne revêt pas un caractère suspensif et le droit au maintien du demandeur cesse dès la notification de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides en vertu de l'article L.542-2 1° b) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans cette hypothèse, il appartient éventuellement à l'étranger de demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement le temps de l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile, ainsi que le prévoit l'article L.542-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En l'occurrence, il ressort des fiches Telem OFPRA que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a considéré que les faits ou les éléments nouveaux développés par Mme B ne justifiaient pas un nouvel examen de sa demande et, par une ordonnance du 28 août 2023, notifiée le 31 août 2023, a déclaré cette demande irrecevable. Il est constant que Mme B n'a introduit un recours devant la Cour nationale du droit d'asile que le 23 octobre 2023, soit au-delà du délai d'un mois prévu à l'article L.532-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour saisir valablement la juridiction asilaire. Par suite, le préfet de Maine-et-Loire pouvait au vu de cette ordonnance, sans commettre d'erreur de droit, prendre à l'encontre de l'intéressée une décision portant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de la reconduite :

5. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

6. En l'occurrence, Mme B soutient que le retour dans son pays d'origine l'exposerait à des risques graves pesant sur sa sécurité personnelle, eu égard aux menaces et violences dont elle serait victime en raison du contexte familial et culturel existant dans son pays d'origine. Elle précise qu'elle est particulièrement exposée en cas de retour en Guinée à un risque d'excision très largement pratiqué dans ce pays et qu'elle a d'ailleurs bénéficié, après une mutilation sexuelle subie en Guinée, d'une reconstruction clitoridienne en France, ainsi qu'en justifie un certificat médical délivré le 12 septembre 2019 par un praticien hospitalier du pôle gynécologie-obstétrique du CHU d'Angers. L'intéressée produit, en outre, trois certificats médicaux établis le 10 juillet 2023 par le chef du service chirurgie de l'hôpital préfectoral de Dabola (Guinée) attestant que ses trois filles : Maimouna C, née le 25 janvier 2005, Kadiatou C, née le 10 août 2009, et Gnalen C, née le 28 décembre 2011, présentent chacune des traces de mutilation sexuelle. Les documents versés aux débats sont ainsi de nature, dans les circonstances particulières de l'espèce et en l'état de l'instruction, à conforter la réalité des risques que Mme B encourrait pour sa sécurité en cas de retour en Guinée et le fait qu'elle y serait exposée à des traitements inhumains ou dégradants. Elle est ainsi fondée à invoquer au soutien de ses conclusions à fin d'annulation de la décision attaquée, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision fixant le pays de la reconduite doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Le présent jugement qui annule uniquement la décision fixant le pays de la reconduite, implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer la situation de Mme B et de prendre une nouvelle décision à ce titre dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il n'est pas inéquitable de rejeter les conclusions de la requête présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La décision prise le 24 novembre 2023 par le préfet de Maine-et-Loire à l'encontre de Mme B fixant le pays de sa reconduite est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer la situation de Mme B et de prendre une nouvelle décision fixant le pays de sa reconduite dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Article 4 : Les conclusions de la requête présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Roulleau et au préfet de Maine-et-Loire.

Mis à disposition du public le 17 avril 2024

Le magistrat désigné,

P.CHUPIN

La greffière,

C. GENTILS

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

2319016

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