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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2400010

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2400010

vendredi 2 mai 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2400010
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a rejeté la requête de M. F et de Mme A contestant le refus de visas de long séjour au titre du regroupement familial. La commission de recours avait motivé son refus par le caractère non probant des actes d'état civil produits pour établir l'identité et le lien familial. Le tribunal a jugé la décision suffisamment motivée et a estimé qu'elle ne méconnaissait ni l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme ni l'intérêt supérieur des enfants, faute pour les requérants d'établir la réalité des liens familiaux allégués.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 janvier 2024 et le 3 février 2025, M. E F, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentant légal des enfants mineurs B H, C et G F, ainsi que Mme D A, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 12 octobre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) refusant des visas d'entrée et de long séjour à Mme D A et aux enfants B H, C et G F au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer les demandes de visas dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 800 euros hors taxes au profit de leur conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ou, si la demande d'aide juridictionnelle est rejetée, à leur profit en application des dispositions de ce dernier article.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée en fait et en droit ;

- elle n'a pas été prise à l'issue d'un examen particulier de leur situation familiale dès lors que les éléments de possession d'état n'ont pas été pris en compte ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle ne repose pas sur un motif d'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'établissement de l'identité et du lien familial dès lors que les actes produits sont authentiques et suffisamment probants et que les éléments de possession d'état produits en attestent ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 16 de la déclaration universelle des droits de l'homme, de l'article 23 du pacte relatif au droits civils et politiques, des articles 7 et 33 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, des paragraphes 1 des articles 3 et 9 et de l'article 10 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 janvier 2025, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la déclaration universelle des droits de l'homme ;

- le pacte relatif aux droits civils et politiques ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ravaut,

- les conclusions de Mme Heng, rapporteure publique,

- et les observations de Me Pollono, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant sénégalais, réside régulièrement en France sous couvert d'une carte de résident valable jusqu'au 17 septembre 2034. Il a obtenu du préfet de l'Essonne, par une décision en date du 23 février 2022, une autorisation de regroupement familial au profit de Mme A, qu'il présente comme son épouse, et de B H, C et G F, qu'il présente comme ses enfants. Les bénéficiaires du regroupement familial ont formé des demandes de visa de long séjour à ce titre qui ont été rejetées par des décisions de l'autorité consulaire française à Dakar du 29 mars 2023. Par la présente requête, M. F et Mme A demandent au tribunal d'annuler la décision du 12 octobre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Dakar.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Dakar au motif, fondé sur l'article L. 311-1 et les articles L. 434-1 et L. 434-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'acte de naissance de Mme A et les autres actes d'état civil produits n'étaient pas suffisamment probants pour permettre d'établir l'identité des demandeurs et leur lien de famille avec le regroupant.

3. En premier lieu, il ressort des termes de la décision attaquée qu'elle comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Ainsi, elle est suffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée aurait été prise sans qu'il n'ait été procédé préalablement à un examen particulier de la situation personnelle des demandeurs de visa et, en particulier, des éléments de possession d'état portés à la connaissance de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ".

6. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le regroupement familial, autorisé par le préfet, ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs la circonstance que les actes d'état civil produits ne seraient pas suffisamment probants pour permettre d'établir l'identité des demandeurs de visa et leur lien de famille avec le regroupant.

7. Par ailleurs, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil qui dispose quant à lui : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. "

8. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

9. D'une part, les requérants produisent à l'instance les copies littérales et les extraits des actes de naissance dressés par l'officier d'état civil de la ville de Kaolack les 31 juillet 2013, 15 juin 2016 et 12 novembre 2020, sous les numéros 566, 4485 et 7832 desquels il ressort que B H F, C F et G F sont nés respectivement le 23 mai 2013, le 25 mai 2016 et le 14 octobre 2020, à Kaolack, de l'union entre M. F et Mme A. Les requérants produisent également trois certificats de l'officier d'état civil de la ville de Kaolack attestant de l'authenticité des actes de naissance. Le ministre de l'intérieur fait valoir, dans son mémoire en défense, que les actes de naissance et les volets produits ne sont pas signés par le déclarant. Toutefois, la circonstance que les volets 1 produits pour C et B H ne sont pas signés par le déclarant ne suffit pas à priver les actes de naissance produits de leur caractère probant, dès lors que le volet 1 a vocation à être remis aux déclarants. Par ailleurs, eu égard aux mentions concordantes de l'extrait d'acte de naissance, de sa copie littérale et de son volet n° 3, la circonstance que ce dernier, concernant C, ne soit pas signé par le déclarant ne suffit pas à remettre en cause le caractère probant des actes produits. Enfin, le volet 2 de l'acte de naissance produit pour B H est signé par le déclarant et les copies littérales et extraits d'acte de naissance n'ont pas à être signés par le déclarant. Dans ces conditions, les actes produits sont, contrairement à ce qu'a pu estimer la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, suffisamment probants pour permettre d'établir l'identité des enfants B H, C et G F et leur lien de filiation avec M. F. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir qu'en retenant le motif tiré du caractère non probant des actes produits pour justifier l'identité et la filiation des enfants, la commission a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

10. D'autre part, pour justifier du lien de famille de Mme A avec M. F, les requérants produisent un extrait de leur acte de mariage et le volet n° 1 de cet acte, dressé par l'officier d'état civil de la région de Kaolack le 29 août 2012 et faisant état de l'union de Mme A avec le regroupant le 17 juin 2012 à Kaolack ainsi que leur livret de famille. Elle produit également, pour justifier de son identité, une copie littérale, un extrait de son acte de naissance et son volet n° 1, dressé le 5 novembre 1993 par l'officier d'état civil de la ville de Thiamène sous le n° 140 et dont il ressort qu'elle est née le 28 octobre 1993 à Thiamène de l'union de Aliou et Faty A. En défense, le ministre soutient que les actes produits sont irréguliers et dénués de caractère probant en ce que l'officier d'état civil mentionné sur la copie littérale et l'extrait d'acte de naissance est différent de celui mentionné sur le volet n° 1, que ce même volet n° 1 n'est pas signé par le déclarant et que les actes produits ne comportent pas les mentions relatives aux dates et lieux de naissance des parents, en méconnaissance de l'article 52 du code de la famille sénégalais, qu'il produit à l'instance. Toutefois, la circonstance que le volet n°1 de l'acte de naissance, qui a vocation à être remis au déclarant, n'est pas signé par ce dernier ne suffit pas à priver ce document de son caractère probant. En outre, il ressort des documents produits que c'est le même officier d'état civil qui a signé la copie littérale et l'extrait d'acte de naissance. En revanche, ainsi que le relève le ministre de l'intérieur, les actes produits ne comportent pas l'ensemble des mentions relatives à l'état civil des parents de Mme A en méconnaissance des dispositions de l'article 52 du code de la famille sénégalais, ce qui est de nature à remettre en cause la régularité de l'acte de naissance et son caractère probant. Ainsi, et alors même que les requérants produisent à l'instance un certificat d'authenticité de l'acte de naissance de Mme A, les actes produits ne permettent pas d'établir l'identité de la demandeuse de visa. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une erreur de droit et entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en retenant le motif tiré du défaut de caractère probant des actes produits pour justifier l'identité de Mme A.

11. En quatrième et dernier lieu, dès lors que l'identité Mme A n'est pas établie par des actes suffisamment probants, les requérants ne peuvent pas se prévaloir des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 16 de la déclaration universelle des droits de l'homme, de l'article 23 du pacte relatif aux droits civils et politiques, des articles 7 et 33 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, des paragraphes 1 des articles 3 et 9 et de l'article 10 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. F et Mme A sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée uniquement en tant qu'elle refuse des visas aux enfants B H, C et G F.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer aux enfants B H, C et G F les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. F et Mme A et non compris dans les dépens en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en date du 12 octobre 2023 est annulée en tant qu'elle refuse des visas aux enfants B H, C et G F.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités pour les enfants B H, C et G F dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. F et Mme A une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E F, à Mme D A et au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

M. Ravaut, conseiller,

Mme Fessard-Marguerie, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2025.

Le rapporteur,

C. RAVAUT

La présidente,

V. POUPINEAU

La greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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