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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2400429

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2400429

mardi 11 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2400429
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantCOHADON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 janvier 2024 et des pièces complémentaires produites le 29 novembre 2024, M. H E, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentant légal des enfants F A E, F P E, M E, D E et L C E, et M. I E, représentés par Me Cohadon, demandent au Tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 29 novembre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions du 4 septembre 2023 de l'ambassade de France à Téréhen (Iran) refusant à Mme K E, son épouse, ainsi qu'à M. I E et aux enfants F A E, F P E, M E, D E et L C E, la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France demandé au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas demandés dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer les demandes dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à leur conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement au requérant de la même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit s'agissant du motif propre opposé à M. N ;

- elle procède d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 novembre 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

-les moyens invoqués ne sont pas fondés ;

-la décision attaquée, en ce qu'elle concerne Mme B J E, pouvait également être fondée sur un autre motif, dont il demande la substitution, tiré de ce que les requérants ne justifient pas de leur lien de concubinage.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 octobre 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Moreno,

- et les observations de Me Cohadon.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant afghan, a obtenu le bénéfice de la protection subsidaire par une décision du 7 mars 2019 de la cour nationale du droit d'asile. Mme B J E, I E, F A E, F P E, O, D E et L C, qu'il présente respectivement comme son épouse et ses enfants, ont sollicité la délivrance de visas d'entrée et de long séjour en France auprès de l'autorité diplomatique et consulaire française à Téréhen (Iran), en qualité de membres de la famille d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par décisions du 4 septembre 2023, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision implicite née le 29 novembre 2023, dont M. H E et M. I E demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. (). ". Aux termes de l'article D. 312-8-1 du même code : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ".

3. Les décisions des autorités consulaires portant refus d'une demande de visa doivent être motivées en vertu des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Il en va de même pour les décisions de rejet des recours administratifs préalables obligatoires formés contre ces décisions. Les dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent que si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d'une demande de visa fait l'objet d'une décision implicite de rejet, cette décision implicite, qui se substitue à la décision initiale, doit être regardée comme s'étant appropriée les motifs de la décision initiale. Si la décision consulaire est motivée, l'insuffisance de motivation de la décision implicite de rejet prise sur le recours préalable peut être utilement soulevée devant le juge, sans qu'une demande de communication de motifs ait été faite préalablement.

4. La décision consulaire du 4 septembre 2023 par laquelle l'autorité diplomatique et consulaire française à Téhéran a refusé à M. I E la délivrance du visa demandé vise notamment les articles L. 434-3, L. 434-4 et R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est motivée par la circonstance qu'il était âgé de plus de 18 ans le jour où il a déposé sa demande de visa auprès des services consulaires. Les décisions consulaires du 4 septembre 2023 par lesquelles cette même autorité a refusé à Mme B J E, M. G E, M. F P E, Mme O, Mme D E et M. L C la délivrance des visas demandés visent quant à elles l'article L. 561-5 du même code et sont fondées sur la circonstance que leurs déclarations conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir des visas au titre de la réunification familiale. De telles motivations, qui comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui ont servi de fondement aux décisions, satisfont aux exigences légales de motivation. Par suite, la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, réputée s'être approprié ces motifs respectifs, doit être elle-même regardée comme suffisamment motivée en droit comme en fait. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l'article L 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". L'article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux.". Enfin, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, rendus applicables à la procédure de réunification familiale par l'article L. 561-4 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ", et que : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

6. Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d'eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d'ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d'entrée et de long séjour en France.

S'agissant des enfants F A E, F P E, M E, D E et L C E

7. Les requérants produisent les certificats de naissance, les tazkeras ainsi que les passeports des enfants F A E, F P E, M E, D E, et L C E faisant état de leur date de naissance et de leur lien de filiation avec M. E. Pour démontrer l'existence d'une fraude, le ministre de l'intérieur, qui ne conteste pas l'authenticité de ces documents, se borne à faire valoir que M. E a déclaré, dans le cadre de sa demande d'asile, des dates de naissance et des prénoms erronés. Toutefois, les seules incohérences relevées entre, d'une part les mentions des actes et passeports produits, et d'autre part les déclarations de M. E au stade de sa demande d'asile, ne sauraient suffire à remettre en cause les identités et le lien de filiation des demandeurs de visa. Dans ces conditions, et alors que l'intention frauduleuse des demandeurs de visa ne peut être tenue pour établie, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

S'agissant de Mme B J E

8. Il n'est pas établi par les pièces du dossier que les déclarations de M. et Mme E permettraient de conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir des visas au titre de la réunification familiale. Par suite, en rejetant le recours dont elle était saisie pour ce seul motif, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, s'agissant de Mme B E, commis une erreur d'appréciation.

9. Toutefois l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que le concubinage entre le réunifiant et Mme K E n'est pas établi. Le ministre de l'intérieur doit ainsi être regardé comme demandant implicitement une substitution de motif.

11. Il ressort des pièces du dossier que M. E est entré en France en 2015 et y a déposé une demande d'asile, dans laquelle il a indiqué être marié avec Mme K E, née le 2 avril 1986. Par décision du 7 mars 2019 de la cour nationale du droit d'asile, M. E s'est vu accorder la protection subsidiaire. Il ressort également des pièces du dossier que l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides a établi un certificat de naissance pour M. E et a adressé à l'intéressé un courrier lui précisant qu'il n'avait pas pu prendre en compte son mariage religieux avec Mme E, dès lors qu'il était alors âgé de 16 ans et Mme de 15 ans. L'OFPRA, qui n'a pas remis en cause la réalité du mariage religieux, a ainsi seulement constaté que cette union n'est pas opposable en France, tout en reconnaissant le statut de concubins des intéressés. Par ailleurs, M. E, qui a déclaré de façon constante sa relation avec Mme E, a produit un certificat de mariage afghan, qui comporte des indications conformes à ses déclarations. Enfin, M. E soutient sans être contesté avoir rejoint sa famille en Iran du 21 décembre 2021 au 12 juin 2022, et justifie, qu'à la date de la décision attaquée, ils communiquaient régulièrement par téléphone. Dès lors, l'existence d'un lien de concubinage avant la date d'introduction de la demande d'asile et le maintien de liens entre Mme et M. E doivent être tenus pour établis. Par suite, il n'y a pas lieu de procéder à la substitution de motif demandée par le ministre en défense.

S'agissant de M. I E

12. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

13. S'il est constant que M. I E, né le 19 décembre 2002, était âgé de plus de 19 ans à la date de sa demande, il ressort toutefois des pièces du dossier que ce dernier a toujours vécu avec son père, sa mère et ses frères et sœurs, et se retrouverait, en cas de refus de délivrance du visa qu'il a demandé, en situation de jeune adulte isolé dans son pays d'origine. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, la commission de recours, en refusant de délivrer à M. I E un visa d'entrée et de long séjour, a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées.

14. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens des requêtes, que les requérants sont fondés à obtenir l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

15. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme B J E, I E, F A E, F P E, O, D E et L C les visas d'entrée et de long séjour demandés dans un délai de deux mois suivant sa notification, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

16. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme globale de 1 200 euros à verser à Me Cohadon, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite née le 29 novembre 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme B J E, I E, F A E, F P E, O, D E et L C les visas demandés dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Cohadon la somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. H E, M. I E, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Cohadon.

Délibéré après l'audience du 21 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Moreno, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 février 2025.

La rapporteure,

C. MORENO

Le président,

P. BESSE

La greffière,

N. BRULANT

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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