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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2401613

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2401613

vendredi 4 juillet 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2401613
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a annulé la décision du 4 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France avait rejeté les demandes de visa de long séjour de M. D H et de la jeune I, présentées au titre de la réunification familiale par Mme G, réfugiée. Le tribunal a jugé que la commission avait commis une erreur d'appréciation en estimant que les actes d'état civil produits étaient dépourvus de caractère probant, dès lors que les jugements supplétifs et actes de naissance, bien que différents, étaient authentiques et corroborés par des éléments de possession d'état. La décision a été annulée au motif qu'elle méconnaissait les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives au regroupement familial des réfugiés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 5 février 2024 et le 17 mars 2025, Mme B G, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante légale de la jeune I, ainsi que M. D H, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 4 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo refusant des visas d'entrée et de long séjour à M. D H et à la jeune I au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer les demandes de visa dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 800 euros hors taxe au profit de leur conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ou, si la demande d'aide juridictionnelle est rejetée, à leur profit en application des dispositions de ce dernier article.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur dans l'appréciation de l'existence du lien familial dès lors qu'il ressort tant des documents d'état civil produits, qui sont authentiques et suffisamment probants, que des éléments de possession d'état communiqués ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 16 de la déclaration universelle des droits de l'homme, de l'article 23-1 du pacte relatif aux droits civils et politiques, des articles 7 et 33 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, le droit au regroupement familial garanti par la Constitution et la directive n° 2003/86/CE du 22 septembre 2003 et le paragraphe 1 des articles 3 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 février 2025, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Mme G a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ravaut,

- et les observations de Me Pavy, substituant Me Pollono, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G, ressortissante de la République démocratique du Congo, bénéficie du statut de réfugié depuis une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 28 janvier 2014. Dans le cadre de la procédure de réunification familiale, des demandes de visa ont été formées pour M. D H et la jeune I, qu'elle présente comme ses enfants. Les visas ont été refusés par des décisions de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo du 29 mars 2023. Par la présente requête, Mme G et M. H demandent au tribunal d'annuler la décision du 4 mai 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo au motif qu'en 2016 et 2022 ont été produits deux jugements supplétifs et deux actes de naissance, pris en transcription de ces jugements, différents pour les demandeurs de visa, et donc dépourvus de caractère probant, et qu'aucun élément de possession d'état n'a été produit pour établir l'identité et la filiation des demandeurs alors que la réunifiante réside en France depuis 2012.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire.() L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes produits pour établir l'identité des demandeurs de visa et leur lien de famille à l'égard du réunifiant.

5. Par ailleurs, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil qui dispose quant à lui : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. Pour établir l'identité de M. D H et de la jeune I, sont produits les jugements supplétifs d'acte de naissance rendus par le tribunal pour enfants de E/F, sous les numéros RCE : 8324/II et RCE : 8350/II, les 16 et 30 septembre 2021 et dont il ressort la naissance de D le 5 décembre 2004 et de Kethia le 10 mai 2008, tous deux de l'union de Mme G et M. A H. Pour chaque enfant sont également produits les actes de naissance pris en transcription de ces jugements le 10 décembre 2021 et dressés par l'officier d'état civil de la ville de E/Lukunga sous les numéros 2033 et 2034 et dont les mentions sont identiques à celles des jugements supplétifs. En défense, le ministre de l'intérieur verse à l'instance les actes de naissance n° 0193 et n° 0194, dressés le 15 octobre 2016 en transcription d'un jugement supplétif n° 1057/BMF/II du 18 août 2015 et qui ont été produits à l'appui d'une précédente demande de visa. Toutefois, les requérants ont également versé à l'instance un jugement du tribunal pour enfants de E/C du 15 juillet 2021, rendu sous le numéro RC 3427/II, qui annule le jugement supplétif d'acte de naissance du 18 août 2015, rendu sous le numéro 1057/BFM/II, et les actes de naissance pris en transcription sous les n° 0193 et 0194 et dressés le 15 octobre 2016. Dans ces conditions, un seul jugement supplétif et acte de naissance pris en transcription ont été présentés pour chaque enfant, dont le caractère frauduleux ou non probant n'est pas établi par les seuls arguments opposés par le ministre. Il en résulte que l'identité des demandeurs et leur lien de famille à l'égard de la réunifiante sont établis par les actes d'état civil produits. Par suite, Mme G et M. H sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, en retenant l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits et l'absence de production d'éléments de possession d'état, a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme G et M. H sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à M. D H et à la jeune I les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

10. Mme G a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Pollono renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France en date du 4 mai 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B G, à M. D H, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Pollono.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

Mme Paquelet-Duverger, première conseillère,

M. Ravaut, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2025.

Le rapporteur,

C. RAVAUT

La présidente,

V. POUPINEAU

La greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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