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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2403320

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2403320

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2403320
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBECHIEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mars 2024, suivie de la production d'un mémoire le 18 mars 2024 et de pièces complémentaires les 18 et 19 mars 2024, Mme E, représentée par Me Béchieau, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 30 janvier 2024 par laquelle le préfet de la Sarthe a refusé de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de la munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. A défaut, à son profit.

Elle soutient dans le dernier état de ses écritures que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la décision attaquée :

* empêche son fils A, atteint d'autisme, d'être pleinement pris en charge au regard de son lourd handicap, du fait qu'elle ne peut percevoir l'allocation de l'éducation de l'enfant handicapé (AEEH) à laquelle il peut pourtant prétendre, au regard de l'irrégularité de son droit au séjour ; l'AEEH n'a pu lui être versée lorsqu'elle était titulaire d'un récépissé, valable du 8 août 2023 au 7 février 2024 ;

* l'empêche de poursuivre sa formation et, ainsi, de subvenir à ses besoins personnels et ceux de son fils, placé dans un centre spécialisé, dont elle a seule la charge ; c'est à tort que le préfet soutient qu'elle n'a pas été rémunérée dans le cadre de sa formation. La Région Pays de la Loire lui accorde en effet une rémunération, du 1er janvier 2024 au 13 juin 2024 ;

* l'empêche d'accéder à un logement permettant de garantir un cadre de vie propice au bon développement de son enfant ; elle a seule la charge de son enfant depuis que son ex-conjoint a cessé de contribuer à l'entretien et l'éducation de son fils suite à son diagnostic d'autisme ; elle est placée dans une situation de précarité. Elle est hébergée au sein d'un hébergement d'urgence au Mans avec son fils, depuis le 15 septembre 2023. Ils ne pourront bénéficier d'un logement de manière pérenne, que lorsque sa situation administrative sera régularisée ;

* l'expose, ainsi que son fils, à une mesure d'éloignement, risquant d'empêcher A de continuer à bénéficier d'un suivi médico-éducatif adapté à son handicap du fait de l'absence de prise en charge adaptée en République du Congo ; en outre, A y ferait l'objet de préjugés et de stigmatisation.

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* il appartient au préfet de la Sarthe de démontrer que le signataire de la décision avait compétence pour la signer ;

* elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen réel et sérieux de sa demande, en ce qu'elle comporte d'importantes imprécisions et erreurs ;

* elle méconnait les articles L. 423-7 et L. 423-8 alinéa 1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en énonçant que le lien de filiation entre son fils et M. C n'est pas établi au regard de l'incohérence de dates ; elle a rencontré ce dernier lors de son arrivée en France en juillet 2018 et non après juin 2019. Elle entretenait une relation avec lui entre la France et la République du Congo, où son fils a été conçu et M. C l'a reconnu trois jours avant sa naissance, soit le 14 décembre 2019. Ce dernier a participé à l'entretien et l'éducation de l'enfant jusqu'à l'établissement de son diagnostic d'autisme, le 11 mai 2022, l'obligeant à saisir le juge aux affaires familiales le 26 mai 2023 d'une demande de pension alimentaire et d'octroi exclusive de l'autorité parentale ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde de droit de l'homme et des libertés fondamentales : elle réside en France depuis près de cinq ans, entretient des relations continues avec son fils, ses frères et ses amies résidant également en France et elle est insérée professionnellement, ayant travaillé en tant qu'assistante puis auxiliaire de vie entre mai 2021 et mai 2022 ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : son fils fait l'objet d'un suivi par un centre spécialisé depuis novembre 2022, dont il ne pourrait bénéficier en cas de retour en République du Congo, où les enfants atteints d'autisme font l'objet de préjugés et de stigmatisation ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : elle a pour conséquence de séparer l'enfant de sa mère alors que celui-ci bénéficie actuellement d'un environnement structurant, adapté au lourd polyhandicap dont il est atteint ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2024, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie :

* la requérante ne perçoit pas l'AEEH destinée à l'entretien de son enfant depuis juillet 2022, soit plus d'un an avant sa décision. Celle-ci n'a ainsi pas eu pour effet de modifier la situation de la requérante.

* sa décision n'a aucun impact sur l'accueil de l'enfant de la requérante auprès du SESSAD Oiseau Bleu. L'intéressée produit une note sociale de cette structure indiquant que son enfant y est accueilli depuis novembre 2022, période à laquelle elle était déjà en situation irrégulière sur le territoire national. Manifestement, la situation irrégulière de la requérante n'empêche pas le placement au SESSAD Oiseau Bleu de son enfant ;

* si la requérante argue que sa décision a pour conséquence l'impossibilité, pour elle, de percevoir des revenus, cette situation était toutefois préexistante à sa décision. En effet, depuis sa décision du 7 avril 2022 portant refus de séjour, l'intéressée ne dispose pas d'une autorisation à travailler. Ainsi, sa décision du 16 juin 2023 n'a en rien modifié la situation professionnelle de la requérante ;

* c'est à tort que la requérante argue que sa décision a mis fin à sa formation, a empêché le déroulement de son stage et, par voie de conséquence, l'a empêché de percevoir les revenus tirés de cette activité. La requérante ne démontre pas avoir perçu une rémunération durant les premiers mois de formation, durant lesquels elle était titulaire d'un récépissé de demande de titre de séjour. Il convient d'en déduire qu'aucune rémunération n'a été prévue pour l'intéressée dans le cadre de cette formation ;

* si la requérante argue que la décision l'empêche d'accéder à un logement, il convient de relever qu'elle déclare être actuellement hébergée gracieusement par une connaissance. Ainsi, elle dispose d'un local affecté à son habitation principale. De plus, dans le cas où la requérante se trouverait dans une situation d'extrême précarité, il existe un dispositif d'hébergement d'urgence ;

* sa décision ne porte pas obligation de quitter le territoire français et n'a, ainsi, pas vocation à séparer l'enfant de sa mère.

- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* son signataire était compétent ;

* elle est suffisamment motivée ;

* elle ne méconnait pas les articles L. 423-7 et L. 423-8 alinéa 1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; l'étranger qui se prévaut de la nationalité française de son enfant doit, d'une part, établir la filiation à l'égard de l'autre parent et, d'autre part, justifier que ce dernier contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et entretien de l'enfant. En l'espèce, la paternité alléguée de Monsieur B C ne peut pas être établie. C'est d'ailleurs à ce titre qu'il a décidé d'opérer un signalement auprès du procureur de la République près le Tribunal judiciaire du Mans en date du 7 novembre 2023. Il y a lieu de considérer que la requérante est arrivée en France en étant déjà enceinte. Par ailleurs, la requérante ne produit pas de jugement relatif à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant ;

* la requérante ne justifie pas de son insertion dans le tissu économique et social français ; sa décision ne porte donc pas une atteinte disproportionnée au regard du droit au respect à la vie privée et familiale de celle-ci ;

* la seule atteinte aux garanties portées par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant découle du comportement de la requérante. En effet, l'intéressée a quitté son pays d'origine en 2019 en y laissant ses deux enfants mineurs nés en 2011 et 2012.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 mars 2024.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête en annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouchardon, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 19 mars 2024 à 10 heures 30 :

- le rapport de M. Bouchardon, juge des référés,

- les observations de Me Paya, substituant Me Béchieau, avocate de Mme E, en sa présence.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 16 juin 2023, le préfet de la Sarthe a refusé à Mme D, ressortissante originaire de la République du Congo, née le 3 décembre 1987, le bénéfice d'un titre de séjour en qualité de mère d'un enfant français. Dans son ordonnance n° 2310223 du 8 août 2023, le juge des référés a suspendu l'exécution de cette décision et a enjoint au préfet de procéder au réexamen de la demande de l'intéressée. Par la présente requête, Mme D demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 30 janvier 2024 par laquelle le préfet de la Sarthe, en exécution de ladite ordonnance, a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans les cas de retrait ou de refus de renouvellement d'un titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant d'établir la réalité de circonstances particulières qui justifient que la condition d'urgence soit regardée comme remplie.

4. Il résulte de l'instruction et n'est pas sérieusement contesté en l'absence de réplique du préfet de la Sarthe aux derniers éléments versés à l'instance par la requérante, qu'ainsi qu'elle le soutient, Mme D se trouve placée, du fait de la décision litigieuse, dans une situation d'une particulière précarité, alors même qu'elle doit subvenir aux besoins de son fils âgé de quatre ans, lourdement handicapé et devant être suivi par des structures adaptées, étant désormais privée des ressources qu'elle percevait de la part du conseil régional dans le cadre de sa formation professionnelle, et contrainte de loger avec son fils dans un foyer au titre d'un hébergement d'urgence non pérenne. Eu égard aux pièces produites à l'appui de la requête et aux éléments exposés à l'audience, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, dans les circonstances particulières de l'espèce, être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

5. Le moyen invoqué par Mme D, tiré de ce que la décision du préfet de la Sarthe n'aurait pas été précédée d'un examen particulier de sa situation personnelle et de celle de son fils paraît, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux quant à sa légalité.

6. Les deux conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant satisfaites, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au préfet de la Sarthe de procéder au réexamen de la situation de Mme D, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, en tenant compte du motif de celle-ci et de lui délivrer dans l'attente un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, dans l'attente du jugement au fond. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Béchieau de la somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1err : L'exécution de la décision du 30 janvier 2024 par laquelle le préfet de la Sarthe a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme D est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Sarthe de procéder au réexamen de la demande de Mme D, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer dans l'attente un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, dans l'attente du jugement au fond.

Article 3 : L'Etat versera à Me Béchieau, la somme de 800 euros (huit cents euros) au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme E, à Me Béchieau et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de la Sarthe.

Fait à Nantes, le 21 mars 2024.

Le juge des référés,

L. BOUCHARDON

La greffière,

M-C. MINARDLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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